Aujourd’hui : fête du Travail. Douce ironie. Alors qu’icelui, notamment dans sa version salariale, et malgré les rodomontades de nos gouvernants, n’a jamais eu aussi peu de valeur. Seul l’argent travaille avec profit. Pour les humains, c’est fini. En tous cas pour la plupart. Un travail qui a pris la couleur du chagrin, de l’obligatoire pour ne pas crever, mais perd peu à peu tout ce qu’il pouvait donner de dignité. Le chômage organisé a été conçu pour nous y obliger mais ça ne marche plus : le travail salarié est, de toutes les activités humaines –hormis bénévoles- la moins bien payée.

Et nous le sentons bien tous et ces misérables tentatives d’écopage que représentent les défiscalisation partielles pour l’achat d’essence et la fameuse prime de 1000€ brandie sous notre nez pour nous égarer, n’y ferons rien. Nous sommes honteusement sous-payés, honteusement sur-prélevés. Oui, les cotisations sociales, ce beau projet initial de mutualisation des moyens pour améliorer les conditions de vie, ne sont plus qu’une taxe en plus, énorme et dénuée de sens. Dès lors que nous avons monstrueusement gagné en efficacité, renforcés (et trop souvent remplacés) par des machines qui décuplent notre labeur, nous astreignant à des rythmes toujours plus élevés , sans que ces mêmes machines ne contribuent en quoique ce soit à la sécurité sociale, à nos retraites, aux indemnités de chômage, nous nous retrouvons à tenter de combler un gouffre grandissant, un tonneau des danaïdes, un pactole pour les laboratoires pharmaceutiques, les cliniques et tous ceux qui se sucrent sur le dos de cette belle bête.

Dès lors comment s’étonner que les jeunes générations rechignent à accorder au salariat l’esquisse d’un intérêt, comment s’étonner que chacun essaie de monter sa combine, se replie sur les rêves d’une plus-value immobilière, spécule avec les maigres moyens qu’il a, thésaurise en vain ce qu’il peut, rêve de gros lot, ou cherche des échappatoires au noir ou illégaux ?

Pendant que d’autres gagnent sans état d’âme ce qu’il leur faudrait plusieurs vie pour dépenser.

Et on se demande : pourquoi ? Pourquoi tant gagner ? Pourquoi tant accumuler ? Et la réponse, invariablement : pour transmettre à mes enfants. La sacralisation de l’héritage et sa détaxation indécente nous tuent. Dès lors qu’à l’intelligence, au courage, à l’opiniatreté, au savoir-faire, sont préférables pour tout citoyen le fait d’avoir les bon gênes et le bon ascendant. Dès lors que le lignage l’emporte sur l’individu, comment pouvons-nous encore prétendre être une république, être une démocratie, donner une égale chance à tout homme de trouver une dignité dans sa société ?

L’ascenseur social est en panne et ce, depuis des lustres. Il est temps de le constater et de se reposer les questions de base. Au secours ! Nous ne sommes plus dans une démocratie durable.

J’ai entendu récemment une serveuse se réjouir de l’éventualité d’une future canicule « ça fera moins de retraites à payer ! » Quand quelqu’un qui n’a que son travail pour vivre en arrive à souhaiter la mort de la retraitée qu’elle sera, ou du chômeur qu’elle peut être à tout instant, et ceci juste pour équilibrer des comptes vaseux, on se dit qu’il y a un vrai problème !

Et pendant ce temps là, on nous fait miroiter le hochet sans valeur de la propriété, tous unis dans le culte d’une transmission chiche à nos descendants. Mais qui ne préférerait que son rejeton ait des chances de faire dignement son propre chemin dans sa vie plutôt que de devoir attendre son salut chez le notaire et sur une tombe ?

Il faudrait tordre le cou à ce terme : le "pouvoir d’achat" qui fait de chacun une bête à consommer. Ce dont il s’agit c’est d’autonomie et de dignité.

Il faudrait repenser le monde et son système de valeurs, inventer une fiscalisation sans aucune dérogation – la dérogation sanctionne invariablement l’injustice -, et rétribuer le labeur considérablement plus qu’il ne l’est, de telle sorte que plus personne n’ait besoin des béquilles sociales qui l’humilient et qu’il puisse faire le choix, en toute équité,du temps qu’il désire y consacrer.

Dans un an, les élections présidentielles. A quoi serviront-elles ?

Pierre