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Compstat : quand la police parisienne s’inspire des Etats-Unis

Louise Fessard | mediapart.fr | 20 décembre 2012

vendredi 21 décembre 2012

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Compstat : quand la police parisienne s’inspire des Etats-Unis
Louise Fessard | mediapart.fr | 20 décembre 2012

À la préfecture de police de Paris, la politique du chiffre a un nom : Compstat. C’est un outil statistique qui permet d’évaluer et de mettre en concurrence les commissaires, arrondissement par arrondissement, secteur par secteur. Compstat (pour « COMPuterized STATistics ») a été importé des États-Unis en 2001 par le préfet Jean-Paul Proust, un homme de gauche, ancien directeur de cabinet du ministre de l’intérieur Jean-Pierre Chevènement*.

Cet outil a été mis au point à New York dans les années 1990 par William Bratton, le préfet de police (« police commissionner ») du maire républicain Rudolph Giuliani. À l’époque, les observateurs crient au miracle new-yorkais : en trois ans, le nombre de meurtres chute de plus de 40 % (passant de 1 927 meurtres en 1993 à 986 en 1996*).

Compstat a aidé les policiers américains à mieux cerner la délinquance en temps réel, grâce à l’usage massif de statistiques et de la cartographie. Un commissaire peut ainsi identifier les zones, dites « hot spots », les plus touchées par la délinquance et réagir rapidement. Cette méthode a depuis été déclinée dans plusieurs grandes villes américaines.

Extrait vidéo d’une séance Compstat à New York en 2010© DR

Mais il s’agit surtout d’un redoutable outil de contrôle et de management de la police elle-même, à travers des séances d’évaluation très ritualisées. La série « The Wire » (Sur écoute) décrit bien le fonctionnement de ce système à Baltimore, sans rien cacher de ses effets pervers (dans la réalité, la ville a adopté ce logiciel sous le nom de citystat).

« Compstat s’inscrit clairement dans une logique néolibérale (...), qui place chaque commissaire, comme un chef d’entreprise face à ses actionnaires, dans la situation de faire la preuve de sa propre valeur ajoutée à l’objectif de lutte contre l’insécurité », écrit le sociologue Emmanuel Didier, chargé de recherches au CNRS et enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales.

Au cours d’un travail de terrain mené en 2004-2005 puis en 2010, Emmanuel Didier a pu observer le fonctionnement de cet outil des deux côtés de l’Atlantique. Sauf mention contraire, les photos ou documents des deux diaporamas qui suivent proviennent de cette étude.

Cliquez sur l'image pour voir le diaporama (3 minutes)Cliquez sur l’image pour voir le diaporama (3 minutes)

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On remarque au passage que la préfecture de police semble disposer, au moins pour 2003-2004, de statistiques très précises sur le nombre de contrôles d’identité réalisés par chaque patrouille...

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*Les premiers objectifs en matière de sécurité intérieure ont d’ailleurs été définis la même année sous le gouvernement Jospin, par la loi organique relative aux lois de finances (LOLF) du 1er août 2001.

*À l’inverse du reste des États-Unis, cette baisse s’est poursuivie à New York dans les années 2000, atteignant 515 morts en 2011. Le 26 novembre 2012, NY a même connu sa première journée sans meurtre. Pour autant, le taux d’homicides dans la ville s’élève à plus de 6 pour 100 000 personnes, un taux sans commune mesure avec celui des villes françaises. « Le taux national d’homicide en France est de 1,5 pour 100 000 personnes, et de 2,9 dans les Bouches-du-Rhône, de 1,9 à Paris et de 2,2 dans le 93 (département de Sevran) », rappelle le sociologue Antoine Bevort sur son blog. 

Quels effets a cet outil de management sur la façon de faire de la police ?

Emmanuel Didier : Il y a deux types d’effets tout à fait notables. D’une part, cela masque une partie des crimes les plus graves qui sont “downgraded” (requalifiés, par exemple un crime sera enregistré comme un simple délit - ndlr). Il y a eu un cas très identifié d’un violeur. À chaque fois que des femmes venaient déposer plainte contre lui, ces plaintes étaient transformées en simple dépôt de main courante. Il a finalement été arrêté. Un policier a fait une enquête rétrospective et a trouvé qu’il avait commis sept viols qui, à chaque fois, n’avaient pas été comptés comme viols.

L’autre problème est l’augmentation de l’activité de la police. Car il faut faire baisser les crimes mais aussi montrer qu’une grande activité est déployée : faire des patrouilles, faire des contrôles d’identité. Depuis que Compstat a été mis en place le nombre de contrôles d’identité à New York a explosé. (En 2011, la police new-yorkaise a contrôlé 683 724 personnes, soit une augmentation de 600 % depuis l’arrivée en 2002 du nouveau maire Michael Bloomberg - ndlr.)

Aux États-Unis, il existe des règles très précises sur les contrôles d’identité (« stop and frisk ») mais on peut penser qu’elles sont largement contournées. Par exemple en 2011, les policiers ont contrôlé plus de jeunes hommes noirs que la ville n’en compte (168 126 jeunes hommes noirs contrôlés pour 158 406 recensés à New York). Cela veut dire que la plupart des jeunes hommes noirs new-yorkais se sont probablement fait contrôler au moins une fois en 2011.

Vous montrez que les policiers, notamment les commissaires, manient énormément de chiffres. Sont-ils formés pour cela ?

Il n’y a pas de formation statistique. Quand les commissaires prennent un nouveau poste, ils sont confrontés à une telle masse de données qu’il leur est très difficile d’en prendre possession. À la direction générale de la police nationale (DGPN), il existe un petit bureau, composé d’une dizaine de hauts gradés qui effectuent des audits à l’arrivée de chaque commissaire. Donc ils l’aident à s’approprier la masse de données reçues. C’est une sorte de formation sur le tas, aux statistiques locales.

Quel est l’impact de cette politique du chiffre sur les policiers ?

Avec le développement des statistiques et de Compstat, les policiers se plaignent de plus en plus de la pression. La hiérarchie policière craint les vagues de suicides. Depuis 1996, un service de soutien psychologique opérationnel (SSPO) a été créé par la psychologue Eliane Theillaumas pour les éviter.

Le SSPO reçoit de plus en plus d’appels de policiers. À l’époque de sa création, le service ne comprenait qu’une personne, aujourd’hui il y a soixante employés. Cela fait partie de ce que j’appelle le surrégime. C’est-à-dire que la machine emporte avec elle tellement de défauts, qu’il faut boucher les trous avec de nouvelles statistiques, avec des psychologues, etc.

La directrice de ce service, Eliane Theillaumas, est elle-même prise dans cette logique. Il faut qu’elle prouve son efficacité. Donc elle a trouvé l’idée… de faire des statistiques. Elle a quantifié le nombre d’actions post-traumatiques, par exemple des séances de débriefings suite à des coups de feu. Et d’autre part, le nombre d’appels reçus et le nombre d’entretiens organisés. L’un et l’autre sont en augmentation. Il y a deux interprétations : l’une est de dire que la police accepte de plus en plus une aide psychologique, l’autre de dire que l’état psychologique de la police va de pire en pire.

Il s’agissait pourtant à l’origine d’une volonté de mieux cerner la réalité de la criminalité pour mieux la contrer ?

En fait, c’est une haine de la bureaucratie qui a engendré toutes ces technologies de management. À juste titre, la bureaucratie que nous connaissions dans les années 1980 étant vraiment trop lourde. À l’époque, on a dit : « Il faut que la bureaucratie réagisse mieux à la réalité. » Le terme fétiche dans la police était qu’elle soit « proactive », qu’elle aille vers le réel, vers les gens. Que ce ne soit pas la structure lourde de la bureaucratie qui impose sa loi, mais la réalité.

Compstat a été inventé dans l’idée de donner des objectifs aux policiers pour les rendre plus proactifs. Le problème est : qu’est-ce que la réalité ? Les statistiques sont chargées de décrire la délinquance, mais on n’arrive jamais à ce qu’elles ne décrivent que la délinquance. Elles sont elles-mêmes toujours un reflet des décisions de l’administration.

Le préfet de police peut décider que la priorité n’est plus la lutte contre le racolage, mais la lutte contre les sans-papiers. Ces objectifs à atteindre deviennent eux la réalité, alors qu’ils sont décidés par une toute petite élite pour des raisons politiques. Il n’y a plus de stabilité de la réalité. Ne serait-ce que parce que si on met l’accent sur une infraction, mécaniquement elle risque d’augmenter. Nous nageons en plein paradoxe : nous sommes tout le temps en train de courir derrière des changements, sans savoir s’ils sont réels ou produits par l’administration.

 

L’entretien avec Emmanuel Didier a eu lieu le 23 novembre 2012 à Paris. Il publie début 2013 Benchmarking. Police, éducation et hôpital sous pression statistique, un ouvrage coécrit avec Isabelle Bruno, chercheuse au CNRS.

 




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Transmis par Erual
Fri, 21 Dec 2012 13:15:15 +0100 (CET)




Voir en ligne : Compstat : quand la police parisienne s’inspire des Etats-Unis

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