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Quels avions pour Alep ?

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Olivier Schmitt | lemonde.fr | mercredi 15 août 2012

mardi 21 août 2012

lemonde.fr


Quels avions pour Alep ?
Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, philosophe et juriste, et Olivier Schmitt, doctorant au département des War Studies du King’s College London | lemonde.fr | mercredi 15 août 2012

Après Nicolas Sarkozy et François Fillon, c’est au tour de Bernard-Henri Lévy de dénoncer la passivité de la France à l’égard de la crise syrienne et de proposer un plan d’action en sept points (Le Monde daté 15 août), qui pose les bonnes questions mais apporte des réponses peu convaincantes.

1. Faut-il intervenir
 ?
La responsabilité de protéger n’est
pas "la version onusienne de l’antique théorie de
la guerre juste"
 : elle s’est précisément
construite contre la connotation guerrière des formules
précédentes (l’intervention humanitaire des
anglophones et le droit d’ingérence à la
française). Elle est un appel moral et politique – en aucun cas une
obligation juridique – à prévenir, réagir
et reconstruire, qui n’envisage
d’opération militaire qu’en dernier recours. La plupart
des Etats qui l’ont soutenue lors du Sommet mondial de l’ONU
de 2005 l’ont fait pour défendre des moyens plus doux
d’action internationale, comme l’assistance humanitaire ou l’aide au développement. La
réduire à une théorie de la guerre, c’est
la détourner de son sens, de sa raison d’être, et
c’est en réalité le plus sûr moyen de la
décrédibiliser sur la scène
internationale.

Ensuite, dans sa version onusienne, la responsabilité
de protéger exclut tout recours à la force sans
autorisation du Conseil de sécurité. En
l’absence de résolution, elle est donc inapplicable au
cas syrien. Faire sans cesse référence au
précédent libyen n’est pas pertinent, comme
nous l’avons déjà montré
, à
la fois parce que le contexte n’est pas le même et parce
que, précisément, l’intervention en Libye était
autorisée par une résolution du Conseil de
sécurité.

Même si l’on fait abstraction de la
légalité et que l’on en reste à la
théorie de la guerre juste, la légitimité
d’une intervention ne se détermine pas qu’avec les
seuls critères de la cause juste et de l’intention
droite. Il y a dans le monde mille causes justes qu’on se
retient de poursuivre par
les armes parce que l’on estime à juste titre que les
conséquences probables d’une intervention causeraient
plus de mal que de bien. Parmi les autres critères que
l’on oublie souvent de mentionner,
se trouvent en effet les chances raisonnables de
succès. Quant à l’intention droite, mieux vaut
se garder de l’invoquer quand on ne peut pas la prouver, et elle ne garantit pas
non plus de bons résultats. L’enfer n’est-il pas
pavé de bonnes intentions ?

L’approche universaliste et décontextualisée
qui réduit la politique et la morale à une "question
de cohérence"
, comme le fait BHL, n’est pas
seulement inadaptée à la complexité du
monde réel et à la nature même de la
politique, qui s’enracine dans des contextes : elle est aussi
dangereuse. C’est le danger du moralisme dont parlait Raymond Aron qui, "s’il ne
tient pas compte des conséquences probables ou
possibles des décisions prises, finirait par
être immoral"
.

2. Comment intervenir
 ?
Sans le Conseil de sécurité,
propose BHL, c’est-à-dire illégalement. Certains
s’y opposent d’emblée, parce qu’ils sont
légalistes. D’autres, comme nous, n’excluent pas une
intervention "illégale mais légitime",
comme celle de l’OTAN au
Kosovo en 1999. Mais les conditions le permettent-elles dans
le cas syrien ?

Il n’y a pas de réelle volonté politique d’intervenir : le veto russe et
chinois est effectivement un alibi, mais pas celui des
lâches qui espèrent une victoire de Bachar
Al-Assad pour "nous décharger de nos remords"
– car Assad tombera, c’est inéluctable. Il est celui
des prudents qui pensent qu’une intervention militaire
étrangère n’est dans l’intérêt ni
des intervenants, ni de la population
civile qu’on prétend sauver.
La prudence est une vertu, "la vertu suprême en
politique"
disait Hans Morgenthau. Le courage aussi,
répondra-t-on. Mais quel courage y a-t-il à prendre sa plume pour demander à d’autres que
soi de tuer et de se faire tuer ?

3. Quel type d’intervention ? Une
intervention aérienne visant à interdire l’espace aérien
aux avions syriens, empêcher les déplacements terrestres de son armée et établir
des sanctuaires pour les civils est-elle réaliste ? Un
certain nombre d’analyses se
basant sur une connaissance précise de l’armée syrienne concluent
qu’une telle opération serait militairement difficile,
nécessitant plus de ressources et entraînant plus
de risques que les interventions précédentes de
l’OTAN en Bosnie, au Kosovo et en Libye.

D’abord, l’établissement de zones
protégées autour des villes du Nord-Ouest du
pays ainsi que la sécurisation d’un cordon humanitaire
depuis la Turquie
reviendraient dans les faits à imposer une
supériorité aérienne sur une part
significative du territoire syrien, voire sa totalité,
ce qui nécessiterait un nombre d’appareils
supérieur à celui utilisé lors de
l’intervention en Libye. Sans compter
que les défenses anti-aériennes syriennes sont
plus puissantes et poseraient à cette
hypothétique coalition davantage de problèmes.

Ensuite, protéger les zones indiquées serait
tout sauf facile. Détecter, identifier
et engager des cibles aussi
mobiles que des éléments de l’armée
syrienne ou des porteurs de missiles sol-air (en prenant en
considération des règles d’engagement qui
seraient certainement restrictives) est très difficile
à moyenne ou haute altitude. Sans l’aide de troupes au
sol capables d’identifier
les cibles et de guider des
frappes tout en fournissant un minimum de protection aux
civils, les forces aériennes seraient probablement
incapables de défendre les zones de protection face
à des éléments hostiles
déterminés. Les besoins militaires sont donc
élevés : ils nécessitent une coalition
puissante (donc principalement occidentale) et politiquement
déterminée, deux conditions
problématiques.

4. Qui pour cette intervention ? BHL parle
d’une coalition facile à mettre
en place, mais laquelle ? Les moyens militaires
nécessaires rendent indispensable le recours à
des forces modernes, entraînées et nombreuses,
c’est-à-dire à l’OTAN au complet –
Américains compris. Or, le contexte politique actuel
n’est pas celui du Kosovo en 1999 : l’OTAN n’agira pas, cette
fois, sans base juridique. Car la crise identitaire de
l’organisation (se trouver
un rôle dans le monde d’après-guerre froide)
s’est calmée, et les intérêts de ses
principaux acteurs ne sont plus les mêmes qu’il y a un
an : Barack Obama ne
prendra aucun risque durant une campagne de
réélection et les Européens
empêtrés dans une crise économique grave
n’ont tout simplement pas les moyens d’une guerre.

Intervenir en dehors de l’OTAN serait irréaliste. Si,
par hypothèse, quelques Etats occidentaux aidés
de partenaires régionaux décidaient de le faire, ils auraient de la
difficulté à établir des structures de
coordination et de commandement ex-nihilo, et
souffriraient de l’absence du "bouclier" politique que procure
l’OTAN face aux critiques extérieures, et qui a bien
servi aux Français et aux Britanniques, par exemple,
lors de l’opération libyenne.

5. Quel rôle pour la France dans ce contexte ?
On lui demande de profiter
de sa présidence actuelle du Conseil de
sécurité pour "hâter la formation de
cette grande alliance"
– ce qui est paradoxal puisque
l’intervention qu’on prépare se ferait sans
l’autorisation du Conseil de sécurité. La
question qu’il faut poser
est plutôt : que peut faire
la France en dehors d’un Conseil de sécurité
bloqué et en dehors, même, de l’OTAN dont
l’implication est très improbable ? Elle peut soutenir l’armée syrienne
libre en l’équipant, comme le proposent les
Britanniques, de matériel non létal, elle peut
même mener des
opérations clandestines plus audacieuses, mais elle ne
peut pas "catalyser des énergies" et "fédérer
des volontés"
d’intervenir
militairement, puisqu’elles n’existent pas.

6. Le risque d’embrasement ? Il est bien
réel. La chute d’Assad entraînera probablement
une nouvelle étape dans la prise de pouvoir du Hezbollah sur le
régime libanais, l’occasion pour Israël
de mener l’intervention
dont l’Etat hébreu rêve afin de prendre sa revanche après
le match nul de 2006. Inutile de s’étendre sur le
caractère potentiellement déstabilisant d’une
telle intervention dans une région en
ébullition.

Pour changer, BHL parle
aussi le langage de la realpolitik, de "l’intérêt
bien compris des nations"
, nous invitant à profiter de la situation pour briser "l’arc chiite".
Les Iraniens soutiennent Assad et, en cas de chute, ils
n’auraient aucune difficulté à de la
difficile période de transition pour infiltrer des
éléments perturbateurs afin d’orienter la politique locale en
fonction de leurs intérêts (comme ils le font
très bien en Irak et
en Afghanistan).
Si l’ennemi véritable est l’Iran, notre
intérêt est plutôt que le conflit dure le
plus longtemps possible puisque, tant que le régime
syrien y est engagé, il consomme les ressources
(humaines et financières) iraniennes. L’argument des
intérêts nationaux est donc à double
tranchant.

7. L’après-Bachar
Al-Assad
, enfin ?
Dans ce scénario
idéal, après que les "avions de la
liberté"
aient "sauvé" les
Syriens, on imagine bien une force étrangère "veillant
à la reconstruction civique du pays"
. Les
précédents afghans et irakiens ne nous ont-ils
donc rien appris ? Les avions ne larguent pas de la
liberté mais des bombes ; une partie de la population
s’estime sauvée, une autre agressée ; et
l’occupation n’est une solution pour personne.

Tant que "l’Occident ami, secourable, libérateur"
aura des avocats aussi zélés, on lui reprochera
de confondre l’humanitaire
avec les missions civilisatrices de la colonisation, et de porter sa "responsabilité
de protéger"
comme ce "fardeau de l’homme
blanc"
dont parlait Kipling. Cela n’exclut pas d’aider l’opposition syrienne par
divers moyens mais, lorsque l’on prétend ne pas aimer la guerre, il faut aussi savoir quand ne pas la faire.

Jean-Baptiste Jeangène Vilmer est enseignant et
chercheur à la Faculté de droit de McGill
University. Olivier Schmitt est doctorant affilié
à l’Irsem (Institut de recherche stratégique de
l’Ecole militaire).




Voir en ligne : Quels avions pour Alep ?

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