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Manifeste contre le travail

Ecole de Krisis | 1999

samedi 25 février 2012



Manifeste contre le travail
Ecole de Krisis | kropot.free.fr | 1999

L’Ecole de Krisis propose une critique radicale du travail, en considérant que travail et capital ne s’opposent pas, mais que le travail est une activité spécifique du capitalisme qui permet de transformer les hommes en " ressources humaines " pour que le capital puisse s’autoreproduire sans fin. Le travail et le capital représentent deux moments successifs d’un même processus de valorisation impersonnel, autonomisé et abstrait. Le conflit entre travail et capital, quelqu’important qu’il ait été historiquement serait un conflit à l’intérieur du capitalisme, cette opposition n’étant qu’un aspect dérivé de la véritable contradiction fondamentale : celle qui oppose la valeur et la vie sociale concrète. Il faut donc, non pas " libérer " le travail du capital, comme le revendiquent les diverses formations de gauche et d’extrême-gauche, mais se libérer du travail. Toutefois, le " travail " est à distinguer de l’ "activité", c’est-à-dire le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active. La critique du travail n’a donc ici rien à voir avec un quelconque " droit à la paresse ", avec laquelle elle est souvent confondue, à tort. Ce qui ne va pas de soi, c’est que l’activité humaine soit elle-même la médiation sociale par laquelle on obtient les produits de l’activité. Le " travail " a cette fonction historiquement spécifique au capitalisme, il est en tant que médiation sociale de lui-même (automédiation sociale), un principe abstrait (le " travail abstrait") structurant et régissant les rapports sociaux. Il est au coeur du fétichisme de la marchandise, dont la théorie est remise au coeur de la critique de la valeur chez Marx.

petit extrait pêché sur wikipedia/Krisis, y’en a tout un rayon...

le site krisis.org

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Transmis par Christine Dardal
Sat, 25 Feb 2012 01:20:22 +0100




Groupe Krisis (Nuremberg)*

MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL


I/ La domination du travail mort.
Un cadavre domine la société, le cadavre du travail. Toutes les puissances du monde se sont liguées pour défendre cette domination : le pape et la Banque mondiale, Tony Blair et Jôrg Haider, les syndicats et les patrons, les écologistes d’Allemagne et les socialistes de France. Tous n’ont qu’un mot à la bouche  : travail, travail, travail !

Qui n’a pas désappris à penser comprend sans difficulté
le caractère insensé de cette attitude. Car ce n’est pas
une crise passagère que connaît la société dominée
par le travail : la société se heurte à sa limite
absolue. Par suite de la révolution micro-informatique, la production
de "richesse" s’est toujours davantage décrochée de la force
de travail humaine - à une échelle que seule
la science-fiction aurait pu concevoir voilà quelques décennies.
Personne ne peut affirmer sérieusement que ce processus puisse encore
être bloqué, voire inversé. Au XXIe siècle,
la vente de la marchandise-force de travail est assurée d’avoir
autant de succès qu’en a eu la vente de diligences au XXe
siècle. Mais, dans cette société, celui qui ne peut
pas vendre sa force de travail est "superflu" et se trouve jeté 
à la décharge sociale.

Qui ne travaille pas, ne mange pas ! Ce principe cynique est toujours
valable - et aujourd’hui plus que jamais, justement parce qu’il devient
désespérément obsolète. C’est absurde : alors
que le travail est devenu superflu, la société n’aura jamais
autant été une société de travail. C’est au
moment même où le travail meurt qu’il se révèle
une puissance totalitaire qui n’admet aucun autre Dieu à ses
côtés, déterminant la pensée et l’action des
hommes jusque dans les pores de leur vie quotidienne et dans leur esprit.
On ne recule devant aucune dépense pour maintenir artificiellement
en vie l’idole Travail. Le cri délirant "De l’emploi !" justifie
qu’on aille encore plus loin dans la destruction des bases naturelles devenue
depuis longtemps manifeste. Les derniers obstacles à la marchandisation
complète de tous les rapports sociaux peuvent être éliminés
sans soulever aucune critique, dès lors que quelques misérables
"postes de travail" sont en jeu. Et le mot selon lequel il vaut mieux avoir
"n’importe quel travail plutôt que pas de travail du tout est devenu
la profession de foi exigée de tous.

Plus il devient clair que la société de travail est arrivée 
à sa fin ultime, plus la conscience publique refoule violemment
cette fin. Les méthodes de refoulement peuvent être diverses,
elles ont toutes un dénominateur commun : le fait que, mondialement,
le travail se révèle une fin en soi irrationnelle qui s’est
elle-même rendue obsolète est transformé, avec une
obstination qui rappelle celle d’un système délirant, en
échec personnel ou collectif d’individus, de managers ou de
"sites". La limite objective du travail doit passer pour un problème
subjectif propre aux exclus.

Alors que certains pensent que le chômage est
dû à des revendications exagérées, 
à un manque de bonne volonté et de flexibilité, d’autres
accusent " leurs " patrons et politiciens d’incapacité, de corruption,
d’âpreté au gain, voire de haute trahison. Mais en définitive
les uns et les autres sont d’accord avec Roman Herzog
(1),
l’ex-président allemand : il faudrait se serrer les coudes dans
tout le pays, comme s’il s’agissait de remotiver une équipe de football
ou une secte politique. Tous doivent "d’une manière ou d’une autre"
mettre sérieusement la main à la pâte, même
si de pâte il n’y en a plus depuis longtemps ; tous doivent s’y mettre
"d’une manière ou d’une autre", même s’il n’y a plus rien 
à faire (ou seulement des choses privées de sens). Ce que
cache ce message peu ragoûtant ne laisse aucun doute : qui ne trouve
pas grâce, malgré tout cela, aux yeux de l’idole Travail en
est lui-même responsable et peut être tranquillement mis au
rencard ou renvoyé.

La même loi du sacrifice humain vaut à l’échelle
mondiale. Le totalitarisme économique broie sous sa roue chaque
pays, l’un après l’autre, ne prouvant qu’une chose, encore et toujours
 : ces pays ont péché contre les "lois du marché".
Qui ne "s’adapte" pas, inconditionnellement et sans état d’âme,
au cours aveugle de la concurrence totale se voit châtié par
la logique de la rentabilité. Qui est prometteur aujourd’hui sera
jeté demain à la casse de l’économie. Mais rien
ne saurait ébranler les malades de l’économie qui nous gouvernent
dans leur étrange explication du monde. Les trois quarts de la population
mondiale sont déj à plus ou moins déclarés
déchet social. Les "sites" s’écroulent les uns après
les autres. Après les désastreux " pays en voie de développement"
du Sud et après le département "Capitalisme d’État"
de la société mondiale de travail à l’Est, c’est au
tour des écoliers modèles de l’économie de marché
en Asie du Sud-Est de disparaître dans les enfers de l’effondrement.
En Europe aussi, un vent de panique sociale souffle depuis longtemps. Et
pourtant, les chevaliers à la Triste Figure de la politique
et du management n’en poursuivent pas moins avec acharnement leur croisade
au nom de l’idole Travail.


"Chacun doit pouvoir vivre de son travail, tel est le principe." ;
Pouvoir vivre" est ainsi conditionné par le travail et il n’est de droit que lorsque cette condition a été remplie. "
Johann Gottlieb Fichte, Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science,1797

II/ La société d’apartheid néo-libérale.
Une société centrée sur l’abstraction irrationnelle du travail développe nécessairement une tendance  à l’apartheid social, dès lors que la vente réussie de la marchandise-force de travail, de règle devient exception. Depuis longtemps, toutes les fractions du camp du travail, qui englobe tous les partis, ont subrepticement accepté cette logique et poussent elles-mêmes à la roue. Elles ne s’affrontent plus pour savoir si une part toujours plus grande de la population sera ou non laissée sur le bord de la route et exclue de cette participation sociale, mais seulement comment faire passer, bon gré mal gré, cette sélection.

La fraction néo-libérale abandonne en toute tranquillité
la sale besogne du darwinisme social à la " main invisible
" du marché. C’est ainsi qu’on démantèle les structures
de l’État social pour marginaliser, aussi discrètement que
possible, tous ceux qui n’arrivent plus
à suivre la concurrence. Seuls les membres ricanants de
la confrérie des gagnants de la globalisation sont encore considérés
comme des hommes. La machine capitaliste, qui n’a d’autre finalité
qu’elle-même, accapare naturellement toutes les ressources de la
planète. Dès que celles-ci ne peuvent plus être mobilisées
de manière rentable, elles doivent être mises en friche, même
si, juste à côté, des populations entières
meurent de faim.

Quant à ces fâcheux "déchets humains", ils
relèvent de la police, des sectes religieuses millénaristes,
de la mafia et de la soupe populaire. Aux États-Unis et dans la
plupart des pays d’Europe centrale, il y a aujourd’hui plus d’hommes emprisonnés
que dans n’importe quelle dictature militaire. Et en Amérique latine,
il meurt quotidiennement plus d’enfants des rues et d’autres pauvres sous
les balles des escadrons de la mort de l’économie de marché
qu’il n’y a eu de contestataires assassinés à l’époque
de la pire répression politique. Il ne reste aux exclus qu’une
fonction sociale : celle de l’exemple à ne pas suivre. Leur
sort doit inciter tous ceux qui jouent encore à la chaise
musicale de la société de travail à lutter pour
les dernières places. Et, par-dessus le marché, tenir en
haleine la masse des perdants, de sorte que ceux-ci n’aient même
pas l’idée de se révolter contre les exigences insolentes
de ce système.

Mais même au prix de l’abdication de soi, le meilleur des mondes
de l’économie de marché totalitaire ne prévoit pour
la plupart qu’une place d’homme souterrain dans l’économie souterraine.
Il ne reste aux hommes qu’à proposer humblement leurs services comme
travailleurs ultra-bon marché et esclaves démocratiques aux
gagnants de la globalisation plus fortunés. Ces nouveaux " pauvres
qui travaillent " peuvent ainsi cirer les chaussures des derniers hommes
d’affaires de la société de travail moribonde, leur vendre
des hamburgers contaminés ou surveiller leurs centres commerciaux.
Ceux qui ont laissé leur cervelle au vestiaire peuvent même
rêver de devenir millionnaires comme prestataires de service !

Dans les pays anglo-saxons, ce monde terrifiant est déjà
la réalité pour des millions d’hommes et de femmes, sans
même parler du Tiers-Monde et de l’Europe de l’Est ; et en Euroland,
on se montre décidé à vite rattraper le temps perdu.
Depuis longtemps, la presse économique ne cache plus le futur idéal
du travail tel qu’elle se l’imagine : les enfants du Tiers-Monde qui nettoient
les pare-brise des voitures aux carrefours sont l’exemple lumineux de l’"
esprit d’initiative " auquel doivent aspirer les chômeurs face à
ce "manque total de prestations de service " qui serait le nôtre.
" Le modèle du futur est l’individu patron de sa force de travail
et de sa protection sociale ", écrit la Commission pour les questions
d’avenir des États libres de Bavière et de Saxe. Et de poursuivre
 : " Plus les services simples et personnalisés sont bon marché,
plus la demande est grande : c’est-à-dire que les prestataires de
service y gagnent moins. " Alors que ces affirmations provoqueraient une
révolte sociale dans un monde où l’amour-propre existe encore,
elles ne suscitent qu’un hochement de tête impuissant dans ce monde
de bêtes de somme qu’est la société de travail.


" Le criminel avait détruit le travail tout en emportant le salaire d’un ouvrier. À lui maintenant de travailler sans rémunération et d’entrevoir les bienfaits du succès et du gain même dans son cachot. [.] Le travail forcé doit l’éduquer au travail honnête comme action personnelle et librement choisie. "
Wilhelm Heinrich Riehl, le Travail allemand,1861

III/ L’apartheid du néo-État social.
Les fractions anti-néo-libérales du camp du travail, qui englobe toute la société, auront peut-être du mal à se faire à cette perspective, mais ce sont justement elles les plus ferventes adeptes de l’idée qu’un homme sans travail n’est pas un homme. Nostalgiques, obnubilées par le travail de masse fordiste de l’après-guerre, elles n’ont à l’esprit que de ranimer cette époque révolue de la société de travail. Que l’État se charge une fois de plus de ce que le marché n’est plus à même de garantir ! Les "programmes pour la création d’emplois", le travail obligatoire dans les communes pour les demandeurs d’aides sociales, les subventions régionales, l’endettement public et autres mesures politiques doivent simuler encore et toujours la "normalité " de la société de travail. Cet étatisme du travail, ranimé sans grande conviction, n’a certes pas l’ombre d’une chance, mais il reste le point de repère idéologique de larges couches de la population menacées par la déchéance. Et c’est précisément parce qu’elle est sans espoir que la pratique qui en résulte se révèle tout sauf émancipatrice.

La transformation idéologique du "travail devenu rare" en premier
droit du citoyen exclut par le fait même tous ceux qui n’ont pas
le bon passeport. La logique de la sélection sociale n’est pas mise
en cause, mais simplement définie d’une autre manière : les
critères ethniques et nationalistes sont censés désamorcer
la lutte pour la survie individuelle. "Les turbins nationaux aux nationaux",
crie la vox populiqui, dans l’amour pervers du travail, retrouve
encore une fois le chemin de la Nation. C’est l’option du populisme de
droite, et il ne s’en cache pas. Sa critique de la société
de concurrence ne vise qu’au nettoyage ethnique des zones de richesse capitaliste
qui se réduisent comme peau de chagrin.

Quant au nationalisme modéré, d’obédience social-démocrate
ou écologiste, il veut bien accorder le statut de nationaux aux
immigrés de longue date et même en faire des citoyens s’ils
ont donné des gages de leur caractère parfaitement inoffensif
et de leur absolue servilité. Mais, ce faisant, on pratique encore
davantage et de manière encore plus discrète l’exclusion
des réfugiés de l’Est et du Sud et l’on donne à cette
exclusion une légitimité — le tout, bien sûr, toujours
sous un flot de bonnes paroles pleines d’humanité et de civilité.
La chasse aux "clandestins", supposés vouloir mettre la main sur
les emplois nationaux, doit être faite si possible sans laisser de
vilaines traces de feu et de sang sur le sol national. Pour cela, il y
a la police des frontières, la gendarmerie et les pays tampons de
l’espace Schengen qui règlent tout en toute légalité,
et de préférence loin des caméras de télévision.

Cette simulation étatique du travail est dès l’origine
violente et répressive. Elle incarne la volonté de maintenir
coûte que coûte la domination de l’idole Travail même
après sa mort. Ce fanatisme de la bureaucratie du travail ne tolère
pas que les exclus, les chômeurs et les sans-avenir, ainsi que tous
ceux qui ont de bonnes raisons de refuser le travail, se refugient dans
les dernières niches, du reste terriblement étroites, de
l’État social en lambeaux. Les travailleurs sociaux et les secrétaires
des bureaux de placement les traînent sous les lampes d’interrogatoire
de l’État et les forcent à se prosterner publiquement devant
le trône du cadavre dominant.

Alors qu’en principe, dans un tribunal, le doute bénéficie
à l’accusé, ici c’est à lui de prouver son innocence.
Si, à l’avenir, les exclus ne veulent pas vivre de charité
chrétienne et d’eau fraîche, ils devront accepter n’importe
quel sale boulot, n’importe quel travail d’esclave, ou n’importe quel "contrat
de réinsertion", si absurde soit-il, pour prouver leur inconditionnelle
disponibilité au travail. Que ce qu’ils doivent faire n’ait que
très peu de sens ou même en soit totalement privé,
cela n’a aucune importance, pourvu qu’ils restent perpétuellement
en mouvement afin de ne jamais oublier la loi selon laquelle doit se dérouler
leur existence.

Autrefois, les hommes travaillaient pour gagner de l’argent. Aujourd’hui,
l’État ne regarde pas à la dépense pour que des centaines
de milliers d’hommes et de femmes simulent le travail disparu dans d’étranges
"ateliers de formation" ou "entreprises d’insertion" afin de garder la
forme pour des "emplois" qu’ils n’auront jamais. On invente toujours des
"mesures" nouvelles et encore plus stupides simplement pour maintenir l’illusion
que la machine sociale, qui tourne à vide, peut continuer à
fonctionner indéfiniment. Plus la contrainte du travail devient
absurde, plus on doit nous bourrer le crâne avec l’idée que
la moindre demi-baguette se paie. À cet égard, le New Labour
et ses imitateurs partout dans le monde montrent qu’ils sont tout à
fait en phase avec le modèle néo-libéral de sélection
sociale. En simulant "l’emploi" et en faisant miroiter un futur positif
de la société de travail, on crée la légitimation
morale nécessaire pour sévir encore plus durement contre
les chômeurs et ceux qui refusent de travailler. En même temps,
la contrainte au travail imposée par l’État, les subventions
salariales et la fameuse " économie solidaire " abaissent toujours
plus le coût du travail. On encourage ainsi massivement le secteur
foisonnant des bas salaires et du working poor.

La "politique active de l’emploi" prônée par le New Labour
n’épargne personne, ni les malades chroniques ni les mères
célibataires avec enfants en bas âge. Pour ceux qui perçoivent
des aides publiques, l’étau des autorités ne se desserre
qu’au moment où leur cadavre repose à la morgue. Tant d’insistance
n’a qu’un sens : dissuader le maximum de gens de réclamer à
l’État le moindre subside et montrer aux exclus des instruments
de torture tellement répugnants qu’en comparaison le boulot le plus
misérable doit leur paraître désirable.

Officiellement, l’État paternaliste ne brandit jamais son fouet
que par amour et pour éduquer sévèrement ses enfants,
traités de "feignants", au nom de leur développement personnel.
En réalité, ces mesures "pédagogiques" ont un seul
et unique but : chasser de la maison le quémandeur à coups
de pied aux fesses. Quel autre sens pourrait avoir le fait de forcer les
chômeurs à ramasser des asperges ? Là, ils doivent chasser
les saisonniers polonais qui n’acceptent ces salaires de misère
que parce que le taux de change leur permet de les transformer en un revenu
acceptable dans leur pays. Cette mesure n’aide pas le travailleur forcé,
ni ne lui ouvre aucune "perspective d’emploi". Et pour les cultivateurs,
les diplômés et les ouvriers qualifiés aigris qu’on
a eu la bonté de leur envoyer ne sont qu’une source de tracas. Mais
quand, après douze heures de travail sur le sol de la patrie, l’idée
imbécile d’ouvrir, faute de mieux, une pizzéria ambulante
paraît nimbée d’une lumière plus agréable, alors
l’"aide à la flexibilisation" a atteint le résultat néo-britannique 
escompté.


" N’importe quel travail vaut mieux que pas de travail du tout. "
Bill Clinton, 1998

" Il n’y a pas de boulot plus dur que de ne pas en avoir du tout.
"

Slogan d’une affiche d’exposition de l’Office du pacte de coordination
des

initiatives de chômeurs en Allemagne, 1998

" L’engagement civique doit être récompensé et
non pas rémunéré. [.] Celui

qui pratique l’engagement civique perd aussi la souillure d’être
chômeur et

de toucher une aide sociale.
Ulrich Beck, l’Âme de la démocratie,1997


IV/ Aggravation et démenti de la religion du travail.
Le nouveau fanatisme du travail, avec lequel cette société réagit à la mort de son idole, est la conséquence logique et le stade terminal d’une longue histoire. Depuis la Réforme, toutes les forces porteuses de la modernisation occidentale ont prêché la sainteté du travail. Surtout au cours des cent cinquante dernières années, toutes les théories sociales et tous les courants politiques ont été obsédés par l’idée du travail. Socialistes et conservateurs, démocrates et fascistes se combattaient férocement, mais en dépit de la haine mortelle qu’ils se vouaient les uns aux autres, ils ont toujours sacrifié tous ensemble à l’idole Travail. "L’oisif ira loger ailleurs", ce vers de l’hymne ouvrier international a trouvé un écho macabre dans l’inscription Arbeit macht freisur le portail d’Auschwitz. Les démocraties pluralistes de l’après-guerre ne juraient que par la dictature perpétuelle du travail. Et même la constitution de la Bavière archi-catholique instruit les citoyens dans le sens de la tradition protestante qui remonte à Luther : "Le travail est la source du bien-être du peuple et jouit de la protection particulière de l’État." À la fin du XXe siècle, alors que presque toutes les oppositions idéologiques se sont évanouies, il ne reste plus que l’impitoyable dogme commun qui veut que le travail soit la vocation naturelle de l’Homme.

Aujourd’hui, c’est la réalité de la société
de travail même qui vient démentir ce dogme. Les prêtres
de la religion du travail ont toujours prêché que la " nature
de l’homme " était celle d’un animal laborans.Et que celui-ci
ne deviendrait vraiment homme qu’en soumettant, à l’instar de Prométhée,
la matière à sa volonté pour se réaliser dans
ses produits. Si ce mythe du conquérant du monde, du démiurge
censé avoir une vocation, a toujours été dérisoire
face au caractère pris par le procès de travail moderne,
il pouvait encore avoir un fondement réel au siècle des capitalistes-découvreurs
de la trempe d’un Siemens, d’un Edison et de leurs personnels composés
d’ouvriers qualifiés. Mais depuis, cette attitude est devenue complètement
absurde.

Aujourd’hui, qui s’interroge encore sur le contenu, le sens et le but
de son travail devient fou - ou bien un élément perturbateur
pour le fonctionnement de cette machine sociale qui n’a d’autre finalité
qu’elle-même. L’homo faberde jadis, qui était fier
de son travail et prenait encore au sérieux ce qu’il faisait avec
la manière bornée qui était la sienne, est aussi démodé
qu’une machine à écrire. La machine doit continuer à
tourner à tout prix, un point c’est tout. Et c’est la tâche
des services marketing et de légions entières d’animateurs,
de psychologues d’entreprise, de conseillers en image et de dealers d’en
fournir le sens. Là où motivation et créativité
sont les maîtres mots, on peut être sûr qu’il n’en reste
rien - ou alors seulement en tant qu’illusion. C’est pourquoi les capacités
à l’autosuggestion, à l’autopromotion et à la simulation
de la compétence prennent place aujourd’hui parmi les vertus les
plus importantes des managers et des ouvriers qualifiés, des vedettes
médiatiques et des comptables, des professeurs et des gardiens de
parking.

Par ailleurs, la crise de la société de travail a totalement
ridiculisé l’idée selon laquelle le travail serait une nécessité
éternelle imposée à l’homme par la nature. Depuis
des siècles, on prêche que l’idole Travail mérite nos
louanges pour la bonne et simple raison que les besoins ne peuvent se satisfaire
tout seuls, sans l’activité et la sueur de l’homme. Et le but de
toute l’organisation du travail est, nous dit-on, la satisfaction des besoins.
Si cela était vrai, une critique du travail aurait autant de signification
qu’une critique de la pesanteur. Mais comment une véritable "loi
naturelle" pourrait-elle connaître une crise, voire disparaître
 ? Cette fausse conception du travail comme nature, les porte-parole sociaux
du camp du travail, depuis les bouffeurs de caviar néo-libéraux
fous de rendement jusqu’aux gros lards des syndicats, n’arrivent plus à
la justifier. Ou bien comment expliqueraient-ils qu’aujourd’hui les trois
quarts de l’humanité sombrent dans la misère précisément
parce que la société de travail n’a plus besoin de leur travail
 ?

Ce n’est plus la malédiction biblique : "Tu mangeras ton pain
à la sueur de ton front" qui pèse sur les exclus, mais un
nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable : "Tu ne mangeras
pas, parce que ta sueur est superflue et invendable." Drôle de loi
naturelle ! C’est seulement un principe social irrationnel qui prend
l’apparence d’une contrainte naturelle parce qu’il a détruit ou
soumis depuis des siècles toutes les autres formes de rapports sociaux
et s’est lui-même posé en absolu. C’est la "loi naturelle"
d’une société qui se trouve très "rationnelle", mais
qui ne suit, en réalité, que la rationalité des fins
de son idole Travail, aux "impératifs" de laquelle elle est prête
à sacrifier les derniers restes de son humanité.


" Qu’il soit bas, qu’il ne vise que l’argent, le travail est toujours en
rapport avec la nature. Déjà, le désir d’effectuer un travail mène toujours
plus à la vérité ainsi qu’aux lois et règles de la nature qui, elles, sont
vérité. "
Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer, 1843

V/ Le travail, principe social coercitif.
Le travail n’a rien à voir avec le fait que les hommes transforment la nature et sont en relation les uns avec les autres de manière active. Aussi longtemps qu’il y aura des hommes, ils construiront des maisons, confectionneront des vêtements, produiront de la nourriture et beaucoup d’autres choses ; ils élèveront des enfants, écriront des livres, discuteront, jardineront, joueront de la musique, etc. Ce fait est banal et va de soi. Ce qui ne va pas de soi, c’est que l’activité humaine tout court, la simple "dépense de force de travail", sans aucun souci de son contenu, tout à fait indépendante des besoins et de la volonté des intéressés, soit érigée en principe abstrait qui régit les rapports sociaux.

Dans les anciennes sociétés agraires, il existait toutes
sortes de domination et de rapports de dépendance personnelle, mais
pas de dictature de l’abstraction travail. Certes, les activités
de transformation de la nature et les rapports sociaux n’étaient
pas autodéterminés. Mais ils n’étaient pas non plus
soumis à une "dépense abstraite de force de travail", ils
s’intégraient dans un ensemble de règles complexes constituées
de préceptes religieux, de traditions culturelles et sociales incluant
des obligations mutuelles. Chaque activité se faisait en un temps
et en un lieu précis : il n’existait pas de forme d’activité
abstraitement universelle. Ce n’est que le système de production
marchande moderne fondé sur la transformation incessante d’énergie
humaine en argent érigée en fin en soi qui a engendré
une sphère particulière, dite du travail, isolée de
toutes les autres relations et faisant abstraction de tout contenu - une
sphère caractérisée par une activité subordonnée,
inconditionnelle, séparée, robotisée, coupée
du reste de la société et obéissant à une rationalité
des fins abstraite, régie par la " logique d’entreprise ", au-delà
de tout besoin. Dans cette sphère séparée de la vie,
le temps cesse d’être vécu de façon active et passive
 ; il devient une simple matière première qu’il faut exploiter
de manière optimale : "Le temps, c’est de l’argent." Chaque seconde
est comptée, chaque pause-pipi est un tracas, chaque brin de causette
un crime contre la finalité de la production devenue autonome. Là
où l’on travaille, seule de l’énergie abstraite doit être
dépensée. La vie est ailleurs — et encore, parce que la cadence
du temps de travail s’immisce en tout. Déjà les enfants sont
dressés en fonction de la montre pour être "efficaces" un
jour, les vacances servent à reconstituer la "force de travail",
et même pendant les repas, les fêtes ou l’amour, le tic-tac
des secondes résonne dans nos têtes.

Dans la sphère du travail, ce qui compte n’est pas tant ce qui
est fait, mais le fait que telle ou telle chose soit faite en tant que
telle, car le travail est une fin en soi dans la mesure même où
il sert de vecteur à la valorisation du capital-argent, à
l’augmentation infinie de l’argent pour l’argent. Le travail est la forme
d’activité de cette fin en soi absurde. C’est uniquement pour cela,
et non pour des raisons objectives, que tous les produits sont produits
en tant que marchandises. Car ils ne représentent l’abstraction
argent, dont le contenu est l’abstraction travail, que sous cette forme.
Tel est le mécanisme de la machine sociale autonomisée qui
tient l’humanité moderne enchaînée.

Et c’est bien pourquoi le contenu de la production importe aussi peu
que l’usage des choses produites et leurs conséquences sur la nature
et la société. Construire des maisons ou fabriquer des mines
antipersonnel, imprimer des livres ou cultiver des tomates transgéniques
qui rendent les hommes malades, empoisonner l’air ou "seulement" faire
disparaître le goût : tout cela importe peu, tant que, d’une
manière ou d’une autre, la marchandise se transforme en argent et
l’argent de nouveau en travail. Que la marchandise demande à être
utilisée concrètement, fût-ce de manière destructrice,
est une question qui n’intéresse absolument pas la rationalité
d’entreprise, car pour elle le produit n’a de valeur que s’il est porteur
de travail passé, de "travail mort".

L’accumulation de "travail mort" en tant que capital, représenté
sous la forme-argent, est la seule "signification" que le système
de production marchande moderne connaisse. "Travail mort" ? Folie métaphysique
 ! Oui, mais une métaphysique devenue réalité tangible,
une folie "objectivée" qui tient cette société dans
sa poigne de fer. Dans l’acte sempiternel de la vente et de l’achat, les
hommes ne s’échangent pas comme des êtres sociaux conscients
d’eux-mêmes, ils ne font qu’exécuter comme des automates sociaux
la fin en soi qui leur est imposée.


 


L’ouvrier se sent auprès de soi-même seulement en dehors du travail ; dans le travail, il se sent extérieur à soi-même. Il est lui-même quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas dans son propre élément. Son travail n’est pas volontaire, mais contraint, travail forcé. Il n’est donc pas la satisfaction d’un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu’il n’existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste.
Karl Marx, Manuscrits de 1844

VI/ Travail et capital : les deux faces de la même médaille.
La gauche politique a toujours vénéré le travail avec un zèle particulier. Non seulement elle a élevé le travail en essence de l’homme, mais aussi elle l’a mythifié en l’érigeant en "contre-principe" du capital. Pour elle, ce n’était pas le travail qui était scandaleux, mais seulement son exploitation par le capital. C’est pourquoi le programme de tous les "partis ouvriers" a toujours été celui de "libérer le travail", non de se libérer du travail. Mais l’antagonisme social du capital et du travail n’est que celui de deux intérêts différents (quoique différemment puissants) à l’intérieur de la fin en soi capitaliste. La lutte de classes fut la forme sous laquelle ces intérêts contraires s’affrontèrent sur le terrain social commun du système de production marchande. Elle fit partie de la dynamique inhérente
au mouvement de valorisation du capital. Que la lutte ait été menée pour des salaires, des droits, de meilleures conditions de travail ou la création d’emplois, son présupposé sous-jacent fut toujours la machine dominante avec ses principes irrationnels.

Le contenu qualitatif de la production compte aussi peu du point de
vue du travail que du point de vue du capital. Ce qui compte, c’est uniquement
la possibilité de vendre la force de travail au meilleur prix. Il
ne s’agit pas de déterminer ensemble quelle signification et quel
but donner à chaque activité. Si pareil espoir de réaliser
l’autodétermination de la production dans le cadre du système
de production marchande a jamais existé, les "ouvriers" ont depuis
longtemps fait leur deuil de cette illusion. Il ne s’agit plus pour eux
que d’"emplois", de "places" - ces notions prouvent déjà
que toute cette opération n’a d’autre finalité qu’elle-même,
ainsi que l’asservissement de ceux qui y participent.

Que produire, pourquoi et avec quelles conséquences ? Le vendeur
de la marchandise force de travail s’en moque aussi éperdument que
l’acheteur. Les ouvriers du nucléaire et des usines chimiques poussent
les hauts cris quand on veut désamorcer leurs bombes à retardement.
Et les "employés" de Volkswagen, Ford ou Toyota sont les adeptes
les plus fanatiques du programme suicidaire de l’automobile. Non seulement
parce qu’ils sont contraints de se vendre pour avoir le "droit" de vivre,
mais aussi parce qu’ils s’identifient réellement avec cette existence
bornée. Sociologues, syndicats, curés et théologiens
professionnels de la "question sociale" y voient la preuve de la valeur
éthico-morale du travail. Le travail forme la personnalité,
disent-ils. Pour sûr : la personnalité de zombies de la production
marchande qui n’arrivent même plus à concevoir une vie en
dehors de leur cher turbin aux exigences duquel ils se plient tous les
jours.

Mais si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière
n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de l’émancipation
humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent
pas la société selon la malignité d’une volonté
subjective d’exploiteurs. Aucune caste dominante dans l’histoire n’a mené
une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés
de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N’importe quel seigneur du Moyen
Age aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis
que celui-ci pouvait s’adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière
plus ou moins orgiaque, les élites de la société de
travail n’ont droit à aucun répit. En dehors du turbin, elles
ne savent pas quoi faire, sauf retomber en enfance : l’oisiveté,
le plaisir de la connaissance et la
jouissance sensuelle leur sont aussi étrangers qu’à leur
matériel humain. Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves
de l’idole Travail, de simples élites de fonction au service de
la fin en soi irrationnelle qui régit la société.

L’idole dominante sait imposer sa volonté impersonnelle par la
"contrainte muette" de la concurrence à laquelle doivent se soumettre
aussi les puissants, même lorsqu’ils dirigent des centaines d’usines
et déplacent des milliards d’un point du globe à l’autre.
S’ils ne s’y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement
que les "forces de travail" superflues. Et c’est leur absence même
d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux,
non leur volonté subjective d’exploiteurs. Ils ont moins le droit
que tout autre de s’interroger sur le sens et les conséquences de
leur activité ininterrompue, de même qu’ils ne peuvent se
permettre ni sentiment ni état d’âme. C’est pourquoi ils prétendent
être réalistes quand ils ravagent le monde, enlaidissent les
villes et laissent les hommes s’appauvrir au milieu de la richesse.


Le travail est désormais assuré d’avoir toute la bonne conscience de son côté : la propension à la joie se nomme déjà "besoin de repos" et commence à se ressentir comme un sujet de honte. " Il faut bien songer à sa santé " — ainsi s’excuse-t-on lorsqu’on est pris en flagrant délit de partie de campagne. Oui, il se pourrait bien qu’on en vînt à ne point céder à un penchant pour la vita contemplativa(c’est-à-dire pour aller se promener avec ses pensées et ses amis) sans mauvaise conscience et mépris de soi-même.
Friedrich Nietzsche, " Loisir et désouvrement ", le Gai savoir

VII/ Le travail, domination patriarcale.

Le travail, par sa logique et son broyage en matière-argent, a beau
y tendre, tous les domaines sociaux et les activités nécessaires
ne se laissent pas enfermer dans la sphère du temps abstrait. C’est
pourquoi, en même temps que la sphère du travail érigée
en sphère autonome, est née, comme son revers, la sphère
du foyer, de la famille et de l’intimité.

Ce domaine défini comme "féminin" demeure le refuge des
nombreuses activités répétitives de la vie quotidienne
qui ne sont pas transformables en argent, ou seulement de manière
exceptionnelle : depuis le nettoyage et la cuisine, jusqu’à l’éducation
des enfants et les soins aux personnes âgées, en passant par
le "travail affectif" de la femme au foyer idéale qui chouchoute
son travailleur de mari, lessivé par le travail, pour qu’il puisse
"faire le plein de sentiments". C’est pourquoi la sphère de l’intimité,
en tant que revers du travail, se trouve transfigurée par l’idéologie
de la famille bourgeoise en domaine de la "vraie vie" — même si,
en réalité, dans la plupart des cas, elle ressemble à
un enfer intime.

C’est qu’il ne s’agit pas d’une sphère où la vie serait
meilleure et vraie, mais d’une forme d’existence aussi bornée et
réduite dont on a seulement inversé le signe. Cette sphère
est elle-même un produit du travail ; séparée de lui,
certes, mais n’existant que par rapport à lui. Sans l’espace social
séparé que constituent les formes d’activités "féminines",
la société de travail n’aurait jamais pu fonctionner. Cet
espace est à la fois sa condition tacite et son résultat
spécifique.

Ce qui précède vaut également pour les stéréotypes
sexuels qui se sont généralisés à mesure que
le système de production marchande se développait. Ce n’est
pas un hasard si l’image de la femme gouvernée par l’émotion
et l’irrationnel, la nature et les pulsions ne s’est figée, sous
la forme de préjugé de masse, qu’en même temps que
celle de l’homme travailleur et créateur de culture, rationnel et
maître de soi. Et ce n’est pas un hasard non plus si l’autodressage
de l’homme blanc en fonction des exigences insolentes du travail et de
la gestion étatique des hommes que le travail impose est allé
de pair avec des siècles de féroce "chasse aux sorcières".

De même, l’appropriation du monde au moyen des sciences naturelles,
qui a commencé simultanément, a été dès
le départ contaminée par la fin en soi de la société
de travail et les assignations sexuelles de celle-ci. Ainsi, pour pouvoir
fonctionner sans accroc, l’homme blanc a-t-il chassé de lui tous
les besoins émotionnels et tous les états d’âme dans
lesquels le règne du travail ne voit que des facteurs de trouble.

Au XXe siècle, surtout dans les démocraties fordistes
de l’après-guerre, les femmes ont été de plus en plus
intégrées au système du travail. Mais il n’en est
résulté qu’une conscience féminine schizophrène.
Car, d’une part, la progression des femmes dans la sphère du travail
ne pouvait leur apporter aucune libération, mais seulement le même
dressage à l’idole Travail que celui des hommes. D’autre part, la
structure de la "scission" restait inchangée et avec elle la sphère
des activités dites "féminines" en dehors du travail officiel.
Les femmes ont ainsi été soumises à une double charge
et, du même coup, exposées à des impératifs
sociaux complètement opposés. Jusqu’à présent,
dans la sphère du travail, elles restent reléguées
principalement dans des positions subalternes et moins payées.
Aucune lutte pour les quotas de femmes et les chances de carrière
féminine n’y changera rien, car ce type de lutte reste dans la logique
du système. La misérable vision bourgeoise d’une "compatibilité
entre vie professionnelle et vie familiale" laisse pleinement intacte la
séparation des sphères propre au système de production
marchande, et par là la structure de la "scission" sexuelle. Pour
la majorité des femmes, cette perspective est invivable, et pour
une minorité de femmes "mieux payées" il en résulte
une position perfide de gagnantes au sein de l’apartheid social, qui leur
permet de déléguer le ménage et la garde des enfants
à des employés mal payés (et "naturellement" féminins).

En vérité, dans la société en général,
la sphère, sanctifiée par l’idéologie bourgeoise,
de la "vie privée" et de la famille se dégrade et se vide
toujours davantage de sa substance parce que, dans sa toute-puissance,
la société de travail exige l’individu entier, son sacrifice
complet, sa mobilité dans l’espace et sa flexibilité dans
le temps. Le patriarcat n’est pas aboli, il ne fait que se barbariser dans
la crise inavouée de la société de travail. À
mesure que le système de production marchande s’effondre, on rend
les femmes responsables de la survie sur tous les plans, tandis que le
monde " masculin " prolonge par la simulation les catégories de
la société de travail.


L’humanité dut se soumettre à des épreuves terribles avant que le moi, nature identique, tenace, virile de l’homme fût élaborée et chaque enfance est encore un peu la répétition de ces épreuves.
Max Horkheimer, Theodor Adorno, la Dialectique de la raison

VIII/ Le travail, activité des hommes asservis.
Que le travail et l’asservissement soient identiques, voilà ce qui se laisse démontrer non seulement empiriquement, mais aussi conceptuellement. Il y a encore quelques siècles, les hommes étaient conscients du lien entre travail et contrainte sociale. Dans la plupart des langues européennes, le concept de "travail" ne se réfère à l’origine qu’à l’activité des hommes asservis, dépendants  : les serfs ou les esclaves. Dans les langues germaniques, le mot désigne la corvée d’un enfant devenu serf parce qu’il est orphelin. Laboraresignifie en latin quelque chose comme "chanceler sous le poids d’un fardeau", et désigne plus communément la souffrance et le labeur harassant des esclaves. Dans les langues romanes, des mots tels que travail, trabajo,etc., viennent du latin tripalium,une sorte de joug utilisé pour torturer et punir les esclaves et les autres hommes non libres. On trouve un écho de cette signification dans l’expression "joug du travail".

Même par son étymologie, le "travail" n’est donc pas synonyme
d’activité humaine autodéterminée, mais renvoie à
une destinée sociale malheureuse. C’est l’activité de ceux
qui ont perdu leur liberté. L’extension du travail à tous
les membres de la société n’est par conséquent que
la généralisation de la dépendance servile, de même
que l’adoration moderne du travail ne représente que l’exaltation
quasi religieuse de cette situation.

Ce lien a pu être refoulé avec succès et l’exigence
sociale qu’il représente a pu être intériorisée,
parce que la généralisation du travail est allée de
pair avec son "objectivation" par le système de production marchande
moderne : la plupart des hommes ne sont plus sous le knout d’un seigneur
incarné dans un individu. La dépendance sociale est devenue
une structure systémique abstraite - et justement par là
totale. On la ressent partout, et c’est pour cette raison même qu’elle
est à peine saisissable. Là où chacun est esclave,
chacun est en même temps son propre maître — son propre négrier
et son propre surveillant. Et chacun d’obéir à l’idole invisible
du système, au "grand frère" de la valorisation du capital
qui l’a envoyé sous le tripalium.



IX/ L’histoire sanglante de l’instauration du travail.

L’histoire de la modernité est l’histoire de l’instauration du
travail qui a tracé un large sillon de désolation et d’effroi
sur toute la surface de la terre. Car l’exigence démesurée
de gaspiller la plus grande partie de son énergie pour une fin en
soi déterminée de l’extérieur n’a pas toujours été
aussi intériorisée qu’aujourd’hui. Il aura fallu des siècles
de violence ouverte pratiquée à grande échelle pour
soumettre les hommes au service inconditionnel de l’idole Travail, et ce
littéralement par la torture.

Au départ, il y a eu non pas l’extension des conditions du marché
— extension censée accroître le bien-être général
— , mais les insatiables besoins d’argent des appareils d’État à
l’époque de l’absolutisme, pour lesquels il s’agissait de financer
la machine de guerre de la modernité naissante. C’est seulement
à cause de l’intérêt de ces appareils qui, pour la
première fois dans l’histoire, ont enserré dans un étau
bureaucratique l’ensemble de la société que s’est accélérée
l’évolution du capital financier et marchand des villes au-delà
des échanges commerciaux traditionnels. Ce n’est que de cette façon
que l’argent est devenu la motivation sociale centrale et l’abstraction
travail une exigence sociale centrale qui ne tient pas compte des besoins.

Si la plupart des hommes sont passés à la production pour
des marchés anonymes, et ainsi à l’économie monétaire
généralisée, ils ne l’ont pas fait de leur plein gré,
mais parce que le besoin d’argent de l’absolutisme avait monétarisé
les impôts tout en les augmentant de façon exorbitante. Ce
n’est pas pour eux-mêmes qu’ils devaient "gagner de l’argent", mais
pour l’État militarisé de la modernité naissante fondée
sur la puissance des armes à feu, sa logistique et sa bureaucratie.
C’est ainsi et pas autrement qu’est née l’absurde fin en soi de
la valorisation du capital, et par là celle du travail.

Très vite, impôts monétaires et taxes ne suffirent
plus. Les bureaucrates de l’absolutisme et les administrateurs du capitalisme
financier se sont mis à organiser les hommes directement et par
la force pour en faire le matériel d’une machine sociale ayant pour
but la transformation du travail en argent. Les modes de vie et d’existence
traditionnels de la population furent détruits, non parce que la
population aurait " évolué " de son plein gré et de
façon autonome, mais parce qu’elle devait servir de matériel
humain pour la machine de la valorisation récemment mise en route.
Les hommes furent chassés de leurs champs manu militari pour que
paissent les moutons des manufactures de laine. On abolit des droits anciens
comme ceux de chasser librement, de pêcher et de couper du bois dans
les forêts. Et quand ensuite les masses appauvries battaient la campagne
en mendiant et en volant, elles étaient enfermées dans des
work-houses(maisons
de travail) et des manufactures. Là on les brutalisait avec les
instruments de torture du travail, tout en leur inculquant à force
de coups une conscience soumise de bête de somme.

Mais cette transformation — qui s’est effectuée par poussées
— de leurs sujets en matière première de l’idole Travail
génératrice d’argent était loin de suffire aux États
monstrueux de l’absolutisme. Ils étendirent leurs prétentions
à d’autres continents. La colonisation intérieure de l’Europe
alla de pair avec une colonisation extérieure, d’abord dans les
deux Amériques puis dans certaines régions de l’Afrique.
Là, les propagandistes fanatiques du travail laissèrent tomber
définitivement toutes leurs inhibitions. Ils se ruèrent sur
les mondes que l’on venait de "découvrir" et se livrèrent
à des campagnes d’extermination, de destruction et de pillage jusque-là
sans précédent - d’autant que les victimes n’y étaient
même pas considérées comme des êtres humains.
Les puissances cannibales européennes de la société
de travail naissante définirent les cultures étrangères
qu’elles avaient soumises comme "sauvages" et cannibales.

C’est ainsi que l’extermination des populations de ces régions
ou la réduction en esclavage de millions d’hommes furent légitimées.
L’esclavage pur et simple pratiqué dans l’économie coloniale
des plantations et des matières premières (qui, par ses dimensions,
dépassa de loin d’esclavage antique) fait partie des crimes fondateurs
du système de production marchande. Alors, on pratiqua pour la première
fois l’"extermination par letravail" à grande échelle. Ce
fut la deuxième fondation de la société de travail.
L’homme blanc, déjà marqué par l’autodressage, put
ainsi, face aux "sauvages", donner libre cours à sa haine de soi
refoulée et à son complexe d’infériorité. À
ses yeux, les "sauvages" étaient, un peu à l’image de "la
femme", des sortes d’hybrides primitifs, proches de la nature et à
mi-chemin entre l’animal et l’homme. Emmanuel Kant conjecturait avec perspicacité
que les babouins pourraient parler s’ils le voulaient, mais qu’ils ne le
faisaient pas parce qu’ils craignaient d’être mis au travail.

Ce raisonnement grotesque jette une lumière révélatrice
sur les Lumières. À l’époque de la modernité,
l’éthique répressive du travail (se réclamant, dans
sa version protestante originelle, de la grâce de Dieu et, depuis
les Lumières, de la loi naturelle) fut travestie en "mission civilisatrice".

La culture, comprise en ce sens, est la soumission volontaire au travail
 ; et le travail est masculin, blanc et "occidental". Son contraire, la
nature non humaine, informe et dépourvue de culture est féminine,
de couleur et "exotique", et doit donc être soumise à la contrainte.
En un mot, "l’universalisme" de la société de travail est,
à la racine, profondément raciste. L’abstraction universelle
du travail ne peut jamais se définir qu’en se démarquant
de tout ce qui ne s’intègre pas en elle. La bourgeoisie moderne,
qui finit par hériter de l’absolutisme, n’est pas issue des paisibles
marchands des anciennes routes commerciales, mais plutôt des condottieri,des
bandes mercenaires de la modernité naissante, des administrateurs
des work-houseset des pénitenciers, des fermiers généraux,
des gardiens d’esclaves et autres requins qui ont constitué le terreau
social du "patronat" moderne. Les révolutions bourgeoises des XVIIIe
et XIXe siècles n’avaient rien à voir avec l’émancipation
sociale ; elles n’ont fait que remanier les rapports de pouvoir à
l’intérieur du nouveau système coercitif, libérer
les institutions de la société de travail des intérêts
dynastiques surannés et accélérer leur chosification
et leur dépersonnalisation. C’est à la glorieuse Révolution
française qu’il revint, avec un pathos particulier, de proclamer
un devoir de travail et d’instituer de nouvelles maisons de travail forcé
par une "loi d’abolition de la mendicité".

C’était exactement le contraire de ce à quoi aspiraient
les mouvements de révolte sociale qui éclataient en marge
de la révolution bourgeoise sans s’y intégrer. Bien longtemps
avant, il y avait eu des formes originales de résistance et de refus
devant lesquelles l’historiographie officielle de la société
de travail et de la modernisation ne peut que rester muette. Les producteurs
des anciennes sociétés agraires qui, eux aussi, ne s’étaient
jamais résignés sans heurt aux rapports de domination féodaux
voulaient encore moins se résigner à devenir la "classe ouvrière"
d’un système extérieur à eux. Depuis la Guerre des
Paysans des XVe et XVIe siècles jusqu’aux insurrections anglaises
du luddisme et au soulèvement des tisserands silésiens de
1844, c’est une seule chaîne ininterrompue d’âpres
luttes de résistance contre le travail. Pendant des siècles,
l’instauration de la société de travail fut synonyme d’une
guerre civile tantôt ouverte, tantôt larvée.

Les anciennes sociétés agraires étaient tout sauf
paradisiaques. Mais la majorité des hommes ne vécurent la
contrainte monstrueuse de la société de travail naissante
que comme une détérioration de leur existence et une "époque
de désespoir". De fait, les hommes avaient encore quelque chose
à perdre malgré l’étroitesse de leurs conditions.
Ce qui, dans la fausse conscience du monde moderne, apparaît comme
les ténèbres et les tourments d’un Moyen Age imaginaire,
c’est en réalité les affres de sa propre histoire. Dans les
cultures non ou pré-capitalistes, à l’intérieur comme
à l’extérieur de l’Europe, le temps de l’activité
de production, aussi bien quotidiennement qu’annuellement, était
bien moindre que ce n’est le cas même pour les " employés
" modernes des usines et des bureaux. Et cette production, loin d’être
densifiée comme dans la société de travail, était
entremêlée d’une culture sophistiquée de loisir et
de "lenteur" relative.

Sauf catastrophes naturelles, la plupart des besoins matériels
de base ont été bien mieux assurés que pendant de
longues périodes de l’histoire de la modernisation — et aussi bien
mieux que dans les bidonvilles terrifiants du monde en crise d’aujourd’hui.
Il en va de même de la domination qui, à l’époque,
ne régentait pas toute l’existence comme dans la société
de travail bureaucratisée.

C’est pourquoi la résistance contre le travail ne pouvait être
brisée que militairement. Jusqu’à présent, les idéologues
de la société de travail ferment hypocritement les yeux sur
le fait que la culture des producteurs pré-modernes n’a pas été
"développée" mais au contraire étouffée dans
leur sang. Aujourd’hui, les démocrates pondérés du
travail préfèrent mettre toutes ces monstruosités
sur le compte des "conditions pré-démocratiques" d’un passé
avec lequel ils n’auraient plus rien à voir. Ils ne veulent pas
admettre que les origines terroristes de la modernité jettent une
lumière crue sur l’essence de la société de travail
actuelle. À aucun moment, la gestion bureaucratique du travail et
le fichage étatique des hommes dans les démocraties industrielles
n’ont pu nier leurs origines absolutistes et coloniales. Objectivée
en un système impersonnel, la gestion répressive des hommes
au nom de l’idole Travail s’est même encore accrue, en pénétrant
tous les secteurs de la vie.

C’est justement maintenant, à l’heure de l’agonie du travail,
que la poigne de fer bureaucratique redevient aussi sensible qu’à
l’aube de la société de travail. Au moment où elle
organise l’apartheid social et tente vainement de bannir la crise au moyen
de l’esclavage tel que le pratique l’État démocratique, la
direction du travail se révèle le système coercitif
qu’elle a toujours été. De même, la stupidité
coloniale est de retour dans l’administration coercitive qu’exerce le F.M.I.
sur l’économie des pays de la périphérie déjà
ruinés en série. Après la mort de son idole, la société
de travail se rappelle dans tous les domaines les méthodes de ses
crimes fondateurs, lesquelles ne peuvent pourtant plus la sauver.


 


" Le barbare est paresseux et se distingue de l’homme civilisé en ceci qu’il reste plongé dans son abrutissement, car la formation pratique consiste dans l’habitude et dans le besoin d’agir. "
Hegel, Principes fondamentaux de la philosophie du droit, 1821

On se rend maintenant très bien compte, à l’aspect
du travail [.], que c’est là la meilleure police, qu’elle tient
chacun en bride et qu’elle s’entend à entraver vigoureusement le
développement de la raison, des convoitises, des envies d’indépendance.
Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires,
il retire cette force à la réflexion, à laméditation,
aux rêves, aux soucis, à l’amour et à la haine.

Friedrich Nietzsche, " Les apologistes du travail ", Aurore, 1881


X/ Le mouvement ouvrier : un mouvement pour le travail.

Le mouvement ouvrier classique, qui n’a connu son apogée que longtemps
après le déclin des anciennes révoltes sociales, ne
luttait plus contre le travail et ses scandaleuses exigences, mais développait
presque une sur-identification avec ce qui paraissait inévitable.
Il n’aspirait plus qu’à des "droits" et à des améliorations
dans le cadre de la société de travail, dont il avait déjà
largement intériorisé les contraintes. Au lieu de critiquer
radicalement la transformation de l’énergie humaine en argent en
tant que fin en soi irrationnelle, il a lui-même adopté le
"point de vue du travail" et a conçu la valorisation comme un fait
positif.

Ainsi le mouvement ouvrier a-t-il hérité à sa façon
de l’absolutisme, du protestantisme et des Lumières. Le malheur
du travail s’est mué en fausse fierté du travail, qui redéfinit
la domestication de l’individu en matériel humain de l’idole moderne
pour en faire un "droit de l’homme". Les ilotes domestiqués du travail
ont inversé pour ainsi dire les rôles idéologiques
et ont fait preuve d’un zèle de missionnaires d’une part en exigeant
le "droit au travail" et d’autre part en invoquant le "devoir de travail
pour tous". La bourgeoisie n’était pas combattue en tant que "fonctionnaire"
de la société de travail, elle était au contraire
traitée de "parasite" au nom même du travail. Tous les membres
de la société, sans exception, devaient être enrôlés
de force dans les "armées du travail".

Le mouvement ouvrier est ainsi lui-même devenu un accélérateur
de la société de travail capitaliste. Dans l’évolution
du travail, c’est lui qui imposa, contre les "fonctionnaires" bourgeois
bornés du XIXe et du début du XXe siècle, les dernières
étapes de l’objectivation ; presque comme, un siècle plus
tôt, la bourgeoisie avait pris la succession de l’absolutisme. La
chose fut possible uniquement parce que, au cours de la déification
du travail, les partis ouvriers et les syndicats se sont référés
de façon positive à l’appareil d’État et aux institutions
de l’administration répressive du travail qu’ils ne voulaient pas
supprimer mais investir dans une sorte de "marche à travers les
institutions". Ainsi, ils poursuivirent, comme avant eux la bourgeoisie,
la tradition bureaucratique de la gestion des hommes dans la société
de travail telle qu’elle existait depuis l’absolutisme.

Mais l’idéologie d’une généralisation sociale du
travail nécessitait également un nouveau rapport politique.
Dans la société de travail qui ne s’était encore imposée
qu’à moitié, il fallait remplacer l’ordre corporatiste et
ses différents "droits" politiques (le droit de vote censitaire,
par exemple) par l’égalité démocratique générale
de l’"État de travail" achevé. Par ailleurs, il fallait réguler,
selon les préceptes de l’"État social", les différences
de régime dans le fonctionnement de la machine de valorisation,
puisque celle-ci déterminait maintenant la totalité de la
vie sociale. Là aussi, c’est au mouvement ouvrier qu’il revint d’en
fournir le paradigme. Sous le nom de "social-démocratie", il devint
le plus grand "mouvement citoyen" de l’histoire, mouvement qui ne pouvait
cependant être qu’un piège tendu à celui-là
même qui l’avait posé. Car, en démocratie, tout est
matière à négociation, sauf les contraintes de la
société de travail qui, elles, sont posées en tant
que postulats. Ne sont discutables que les modalités et les formes
de développement de ces contraintes. Nous n’avons le choix qu’entre
Omo et Persil, la peste et le choléra, l’effronterie et la bêtise,
Jospin et Chirac.

La démocratie de la société de travail est le système
de domination le plus pervers de l’histoire : c’est un système d’auto-oppression.
Voilà pourquoi cette démocratie n’organise jamais la libre
détermination des membres de la société à propos
des ressources communes, mais uniquement la forme juridique des monades
du travail, socialement séparées les unes des autres, qui
ont à rivaliser pour vendre leur peau sur le marché du travail.
La démocratie est le contraire de la liberté. C’est ainsi
que les hommes du travail démocratiques se divisent nécessairement
en administrateurs et administrés, en patrons et commandés,
en élites de fonction et matériel humain. Les partis politiques,
notamment les partis ouvriers, reflètent fidèlement ce rapport
dans leur structure. Le fait qu’il y ait des chefs et des troupes, des
personnalités et des militants, des clans et des godillots témoigne
d’un rapport qui n’a rien à voir avec un débat ouvert et
un processus de décision commune. Que les élites elles-mêmes
ne puissent être que des fonctionnaires assujettis à l’idole
Travail et à ses décrets aveugles fait partie intégrante
de la logique de ce système. Au plus tard depuis le nazisme, tous
les partis sont devenus à la fois des partis ouvriers et des partis
du capital. Dans les " sociétés en voie de développement
" de l’Est et du Sud, le mouvement ouvrier s’est mué en parti-État
chargé de réaliser, par la terreur, la modernisation tardive
du pays ; à l’Ouest, en un système de " partis populaires
" dotés de programmes interchangeables et de figures représentatives
médiatiques. La lutte des classes est terminée parce que
la société de travail l’est elle aussi. À mesure que
le système dépérit, les classes se révèlent
les catégories socio-fonctionnelles d’un système fétichiste
commun. Quand la social-démocratie, les Verts et les anciens communistes
se signalent dans la gestion de la crise en mettant au point des programmes
de répression particulièrement abjects, ils montrent qu’ils
sont les dignes héritiers d’un mouvement ouvrier qui n’a jamais
voulu que le travail à tout prix.


" Le travail doit tout régenter,
Seul l’oisif sera esclave,
Le travail doit régner sur ce monde,
Car le monde n’existe que par lui. "
Friedrich Stampfer, l’Honneur du travail, 1903

XI/ La crise du travail.
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pendant un bref instant historique, on a pu croire qu’avec les industries fordistes la société de travail s’était consolidée en un système de " prospérité perpétuelle ". Et du fait de ce système on a pu croire que, grâce à la consommation de masse et à l’État social, le caractère insupportable de cette fin en soi coercitive qu’est le travail pourrait être durablement pacifié. Hormis le fait que cette idée a toujours été celle d’ilotes démocratiques, valable seulement pour une petite fraction de la population mondiale, elle devait également se ridiculiser dans les pays hautement développés. Car avec la troisième révolution industrielle de la micro-informatique, la société de travail se heurte à sa limite historique absolue.

Que nous devions atteindre tôt ou tard cette limite était
prévisible, car le système de production marchande souffre
depuis sa naissance d’une contradiction interne incurable. D’une part,
il vit de l’absorption massive d’énergie humaine à travers
la dépense de la force de travail ; et plus il en consomme, mieux
c’est. Mais d’autre part, la loi de la concurrence exige des entreprises
une augmentation permanente de la productivité à travers
laquelle la force de travail se trouve remplacée par le capital
fixe scientificisé.

Cette contradiction interne était déjà la cause
profonde de toutes les crises précédentes, y compris la crise
économique mondiale de 1929-1933 aux effets dévastateurs.
Mais un mécanisme de compensation permettait toujours de surmonter
ces crises : à un niveau de productivité chaque fois plus
élevé et après un certain temps d’incubation, l’extension
des marchés à de nouvelles couches de consommateurs réabsorbait
— globalement parlant — davantage de travail qu’il n’en avait été
supprimé auparavant. Certes, la dépense de force de
travail par produit diminuait, mais dans l’absolu la production augmentait
dans des proportions telles que l’on réussissait à compenser
cette diminution, et même davantage. Par conséquent, aussi
longtemps que les innovations de produits dépassaient les innovations
de processus, la contradiction interne du système pouvait être
transposée dans un mouvement d’expansion.

L’automobile est l’exemple historique le plus marquant de ce phénomène
 : grâce à la chaîne de montage et à d’autres
techniques de rationalisation issues de l’" organisation scientifique du
travail " (d’abord dans l’usine automobile Henry Ford de Detroit), on put
réduire le temps de travail par automobile à une fraction
du temps de travail nécessaire auparavant. Parallèlement,
le travail était intensifié de façon extraordinaire,
de sorte que, dans le même laps de temps, l’exploitation du matériel
humain s’en trouvait accrue d’autant. Et surtout, grâce à
la baisse des prix qui en découlait, l’automobile, jusqu’alors produit
de luxe pour la haute société,
a pu être intégrée dans la consommation de masse.

C’est ainsi que, pendant la seconde révolution industrielle (le
" fordisme "), la soif insatiable d’énergie humaine de l’idole Travail
a pu être satisfaite à un niveau supérieur malgré
la fabrication " rationalisée " (le travail à la chaîne).
En même temps, l’automobile est un exemple central du caractère
destructeur des modes de production et de consommation propres à
la société de travail hautement développée.
Dans l’intérêt de la production automobile et de la circulation
individuelle massives, on a bétonné et
enlaidi la campagne, empoisonné l’environnement et accepté
sans trop rechigner que sur les routes, bon an mal an, la troisième
guerre mondiale non déclarée fasse rage avec ses millions
de morts et de mutilés.

Avec la troisième révolution industrielle, celle de la
micro-informatique, l’ancien mécanisme de compensation par expansion
s’arrête peu à peu. Certes, la micro-informatique rend elle
aussi de nombreux produits moins chers tout en en créant de nouveaux
(surtout dans le domaine des médias). Mais, pour la première
fois, l’innovation de processus va plus vite que l’innovation de produit.
Pour la première fois, on supprime davantage de travail qu’on peut
en réabsorber par l’extension des marchés. Conséquences
logiques de la rationalisation : la robotique remplace l’énergie
humaine, les nouvelles techniques de communication rendent le travail superflu.
Des pans entiers de la construction, de la production, du marketing, du
stockage, de la vente et même du management disparaissent. Pour la
première fois, l’idole Travail se met involontairement à
un régime draconien durable, causant ainsi sa propre mort.

Comme la société démocratique de travail constitue
un système de dépense de la force de travail très
élaboré, fonctionnant en boucle et sans autre finalité
que lui-même, le passage à une baisse généralisée
du temps de travail se révèle impossible dans le cadre de
cette société. La rationalité d’entreprise exige que,
d’une part, des masses toujours plus nombreuses soient mises au " chômage
" de longue durée et par là coupées de la reproduction
de leurs conditions d’existence telles que le système les définit,
tandis que, d’autre part, les " actifs ", en nombre toujours plus restreint,
sont contraints à travailler plus durement et avec une productivité
toujours plus élevée. Au beau milieu de la richesse reviennent
la pauvreté et la faim, même dans les pays capitalistes les
plus développés, alors que des moyens de production intacts
et des terres cultivables restent massivement en friche ; d’innombrables
logements et bâtiments publics restent vides, alors que le nombre
de sans-abris augmente irrésistiblement.

Globalement, le capitalisme finit par ne concerner qu’une minorité.
Dans sa détresse, l’idole Travail moribonde se dévore elle-même.
Le capital, en quête des dernières miettes de travail, brise
les frontières de l’économie nationale et se globalise dans
une concurrence nomade qui vise l’élimination du concurrent. Des
régions entières du monde sont coupées des flux globaux
de marchandises et de capital. Avec une vague sans précédent
dans l’histoire de fusions et d’" O.P.A. hostiles ", les grands groupes
industriels se préparent à la lutte finale de l’économie
d’entreprise. Désorganisés, les États et les nations
implosent ; les populations rendues folles par la concurrence pour la survie
s’entre-déchirent dans des guerres de bande ethniques.


 


Le principe moral fondamental est le droit qu’a l’homme à son travail. [.] À mon sens, il n’est rien de plus atroce qu’une vie oisive. Personne n’y a droit. La civilisation n’a pas de place pour les oisifs.
Henry Ford

" Le capital est une contradiction en procès : d’une part,
il pousse à la réduction du temps de travail à un
minimum, et d’autre part, il pose le temps de travail comme la seule source
et la seule mesure de la richesse [.] D’une part, il éveille toutes
les forces de la science et de la nature ainsi que celles de la coopération
et de la circulation sociales, afin de rendre la création de la
richesse indépendante (relativement) du temps de travail. D’autre
part, il prétend mesurer les gigantesques forces sociales ainsi
créées d’après l’étalon du temps de travail,
et les enserrer dans des limites étroites, nécessaires au
maintien, en tant que valeur, de la valeur déjà produite.
"

Karl Marx, Grundrisse, 1857-58


XII/ La fin de la politique.

La crise du travail entraîne nécessairement la crise
de l’État et par là celle de la politique. Fondamentalement,
l’État moderne doit son rôle au fait que le système
de production marchande a besoin d’une instance supérieure qui garantisse
le cadre de la concurrence, les fondements juridiques généraux
et les conditions nécessaires à la valorisation — y compris
les appareils répressifs au cas où le matériel humain
voudrait mettre en cause le système. Au XXe siècle, sous
sa forme achevée de démocratie de masse, l’État a
dû assumer également de plus en plus de tâches socio-économiques
 : en font partie non seulement la protection sociale, mais aussi les secteurs
de l’éducation et de la santé, les réseaux de transport
et de communication et toutes sortes d’infrastructures. Ces infrastructures
sont devenues indispensables au fonctionnement de la société
de travail industriellement développée, mais il est impossible
de les organiser comme un processus de valorisation d’entreprise. Car c’est
durablement, à l’échelle de toute la société
et sur l’ensemble du territoire qu’elles doivent être disponibles
 : elles ne peuvent donc pas être soumises aux aléas de l’offre
et de la demande imposées par le marché.

Mais comme l’État ne constitue pas une unité de valorisation
autonome, il ne peut pas transformer lui-même du travail en argent.
Il doit puiser l’argent dans le processus réel de valorisation pour
financer ses tâches. Quand la valorisation se tarit, les finances
de l’État se tarissent elles aussi. Le souverain social — ou prétendu
tel — se révèle alors pleinement dépendant de l’économie
fétichisée et aveugle de la société de travail.
Il peut bien édicter toutes les lois qu’il veut : quand les forces
productives ont grandi jusqu’à briser les cadres du système
du travail, le droit positif de l’État, qui ne peut jamais se rapporter
qu’à des sujets de travail, perd tout
fondement.

Avec un chômage de masse en augmentation constante, les recettes
publiques provenant de la fiscalisation des revenus du travail se tarissent.
Dès qu’est atteinte une masse critique de gens " superflus " — qui
ne peuvent être nourris, dans le cadre du capitalisme, que par la
redistribution d’autres revenus financiers -, le système de protection
sociale vole en éclats. Avec le processus accéléré
de concentration du capital enclenché par la crise, processus qui
transcende les frontières des économies nationales, se perdent
aussi les rentrées fiscales réalisées grâce
aux bénéfices des entreprises. Les États qui se battent
pour que les groupes transnationaux investissent chez eux sont alors contraints
au dumping fiscal, social et écologique par ces mêmes grands
groupes.

C’est cette évolution même qui fait muter l’État
démocratique en simple gestionnaire de la crise. Plus l’État
se rapproche de l’état d’urgence financier, plus il se réduit
à son noyau répressif. Les infrastructures sont ramenées
aux besoins du capital transnational. Comme jadis dans les colonies, la
logistique sociale se réduit progressivement à quelques places
fortes économiques pendant que le reste sombre dans la désolation.
Ce qui est privatisable est privatisé, même si par là
de plus en plus d’individus sont exclus des prestations sociales les plus
élémentaires. Quand la valorisation du capital se réduit
à un nombre toujours plus restreint d’îlots sur le marché
mondial, l’approvisionnement de la population sur l’ensemble du territoire
national n’a plus d’importance.

Tant que des secteurs à l’importance économique immédiate
ne sont pas en jeu, il est indifférent que les trains circulent
ou que le courrier soit acheminé. L’éducation devient le
privilège des gagnants de la globalisation. La culture intellectuelle
et artistique se voit ramenée au critère de sa valeur marchande
et dépérit. Le secteur de la santé devient infinançable
et se désintègre dans un système à deux vitesses.
C’est la loi de l’euthanasie sociale qui prévaut alors, d’abord
en douce, ensuite au vu et au su de tous : qui est pauvre et " superflu
" doit aussi mourir plus tôt.

Alors que les infrastructures d’intérêt général
pourraient bénéficier de toutes les connaissances, capacités
et moyens de la médecine, de l’éducation et de la culture,
disponibles en surabondance, la loi irrationnelle de la société
de travail - loi objectivée en " condition de financiabilité
" — veut que ces ressources soient mises sous séquestre, démobilisées
et envoyées à la casse tout comme les moyens de production
industriels et agricoles supposés ne plus être " rentables
". En dehors de la simulation répressive du travail par des formes
de travail forcé et de travail bon marché et du démantèlement
de toutes les prestations sociales, l’État démocratique transformé
en système d’apartheid n’a plus rien à offrir à ses
anciens citoyens du travail. À un stade plus avancé, l’administration
de l’État finit tout simplement par s’effondrer, les appareils d’État
se barbarisent en cleptocratie corrompue, l’armée en bandes de guerre
mafieuses, la police en bandits de grand chemin.

Aucune politique au monde ne peut bloquer cette évolution, voire
en inverser le cours. Car, dans son essence, la politique est une action
qui est liée à l’État et qui, dans les conditions
de la désétatisation, devient sans objet. L’" aménagement
politique " des rapports sociaux, ce mot d’ordre des démocrates
de gauche, se ridiculise chaque jour davantage. Hormis la répression
sans fin, le démantèlement de la civilisation et le soutien
actif à l’" horreur économique ", il n’y a plus rien à
" aménager ". Comme la fin en soi de la société de
travail est le postulat de la démocratie politique, il ne peut y
avoir de régulation démocratico-politique pour la crise du
travail. La fin du travail entraîne celle de la politique.



XIII/ La simulation de la société de travail
par le capitalisme de casino.
La conscience sociale dominante se ment systématiquement à elle-même sur la véritable situation de la société de travail. On excommunie idéologiquement les régions qui s’effondrent, on falsifie sans vergogne les statistiques du marché de l’emploi, on fait disparaître à coups de baguette médiatique les formes de la paupérisation. De façon générale, la simulation est la caractéristique centrale du capitalisme de crise. Cela vaut aussi pour l’économie elle-même. Si jusqu’à présent, du moins dans les pays occidentaux
centraux, il semble que le capital puisse accumuler même sans travail et que la forme pure de l’argent puisse continuer de garantir sans substance et par elle-même la valorisation de la valeur, c’est au processus de simulation des marchés financiers qu’est due cette apparence. Symétriquement à la simulation du travail par les mesures coercitives de la gestion démocratique du travail, s’est développée une simulation de la valorisation du capital par le décrochage spéculatif du système de crédits et des marchés boursiers
vis-à-vis de l’économie réelle.

La consomption de travail présent est remplacée par la
consomption du travail futur, laquelle n’aura plus jamais lieu. Il s’agit
en quelque sorte d’une accumulation de capital dans un " futur antérieur
" fictif. Le capital-argent qui ne peut plus être réinvesti
de manière rentable dans l’économie réelle et ne peut
donc plus absorber de travail doit progressivement se rabattre sur les
marchés financiers.

À l’époque du " miracle économique ", après
la Seconde Guerre mondiale, la poussée fordiste de la valorisation
ne reposait déjà plus tout à fait sur ses propres
ressources. Avec une ampleur inconnue jusque-là, l’État se
mit à lancer des emprunts qui dépassaient de loin ses recettes
fiscales, parce qu’il ne pouvait plus financer autrement les conditions
de base de la société de travail. L’État hypothéquait
donc ses revenus réels futurs. C’est ainsi que, d’un côté,
le capital-argent " excédentaire " se vit offrir une possibilité
d’investissement en capital financier : on prêta de l’argent à
l’État moyennant intérêts. Celui-ci acquittait ces
intérêts à l’aide de
nouveaux emprunts et réinjectait aussitôt l’argent emprunté
dans le circuit économique. D’un autre côté, il finançait
ainsi les dépenses sociales et les investissements d’infrastructure,
créant une demande artificielle (au sens capitaliste) parce que
non couverte par une quelconque dépense de travail fordiste fut
prolongé au-delà de sa portée originelle.

Ce moment - déjà simulateur - du processus de valorisation
apparemment encore intact trouvait ses limites en même temps que
l’endettement public. Les " crises d’endettement " des États, non
seulement dans le " Tiers-Monde " mais aussi dans les métropoles,
rendaient impossible une nouvelle expansion de ce type. Ce fut le fondement
objectif du triomphe de la dérégulation néo-libérale
qui devait, selon sa propre idéologie, s’accompagner d’une réduction
draconienne des quotas prélevés par l’État sur le
produit national. Mais en réalité la dérégulation
et le démantèlement des tâches de l’État sont
réduites à néant par les coûts de la crise,
ne serait-ce que ceux engendrés par la répression et la simulation
étatiques. Dans nombre de pays, la quote-part de l’État se
trouve ainsi encore
augmentée.

Mais une nouvelle accumulation de capital ne peut plus être simulée
par l’endettement de l’État. C’est pourquoi, depuis les années
80, la création supplémentaire de capital fictif s’est déplacée
vers les marchés financiers. Là, il ne s’agit plus depuis
longtemps de dividendes (la part de bénéfice sur la production
réelle), mais seulement de gains sur les cours, de la plus-value
spéculative des titres jusqu’à des proportions astronomiques.
Le rapport entre l’économie réelle et le mouvement du marché
financier spéculatif s’est inversé. La hausse des cours spéculatifs
n’anticipe plus l’expansion économique réelle, mais, à
l’inverse, la hausse survenue dans la création de plus-value fictive
simule une accumulation réelle, qui n’existe déjà
plus.

L’idole Travail est cliniquement morte, mais l’expansion apparemment
utonomisée des marchés financiers la maintient en survie
artificielle. Les entreprises industrielles réalisent des bénéfices
qui ne proviennent plus de la vente et de la production de biens réels
(depuis longtemps opération à perte), mais qui sont dus à
la participation d’un département financier " futé " à
la spéculation sur les marchés financiers et monétaires.
Les budgets publics affichent des revenus qui ne proviennent plus des impôts
ou des crédits, mais de la participation assidue de l’administration
financière aux marchés spéculatifs. Par ailleurs,
certains ménages dont les revenus réels provenant de salaires
baissent de façon dramatique continuent de se permettre un niveau
de consommation élevé en misant sur des bénéfices
boursiers. Ainsi naît une nouvelle forme de demande artificielle
qui, à son tour, entraîne une production réelle et,
pour l’État, des rentrées fiscales réelles " sans
fondement réel ".

De cette manière, le processus spéculatif ajourne la crise
de l’économie mondiale. Mais comme la hausse de la plus-value fictive
des valeurs boursières ne peut être que l’anticipation de
la consomption de travail réel futur (dans une mesure astronomique
proportionnelle) qui ne viendra jamais, l’imposture objectivée,
après un certain temps d’incubation, ne manquera pas d’éclater
au grand jour. L’effondrement des marchés émergents en Asie,
en Amérique latine et en Europe de l’Est en a donné un avant-goût.
Que les marchés financiers des centres capitalistes aux États-Unis,
en Europe et au Japon s’écroulent aussi n’est qu’une question de
temps !
Ce rapport est perçu de manière complètement déformée
dans la conscience fétichisée de la société
de travail, et même jusque chez les "critiques du capitalisme " traditionnels
de droite comme de gauche. Fixés sur le fantôme du travail
anobli en condition d’existence positive et transhistorique, ceux-ci confondent
systématiquement cause et effet. Le fait que l’expansion spéculative
des marchés financiers ajourne provisoirement la crise passe alors
pour la cause de la crise. Les " méchants spéculateurs ",
affirme-t-on avec plus ou moins d’affolement, seraient en train de détruire
toute cette merveilleuse société de travail parce que, pour
le plaisir, ils jetteraient par la fenêtre tout ce " bon argent ",
dont il y aurait " bien assez ", au lieu de l’investir sagement et solidement
dans de magnifiques " emplois " afin qu’une humanité ilote, obsédée
de travail, puisse continuer à jouir du " plein-emploi ".

Ces gens-là ne veulent pas comprendre que ce n’est pas la spéculation
qui a causé l’arrêt des investissements réels, mais
que ceux-ci étaient déjà devenus non rentables à
cause de la troisième révolution industrielle et que l’envolée
spéculative n’en est qu’un symptôme. Depuis bien longtemps,
l’argent, qui circule en quantité apparemment inépuisable,
n’est plus " bon ", même au sens capitaliste ; il n’est plus que
l’" air " chaud avec lequel on a gonflé la bulle spéculative.
Toute tentative de dégonfler cette bulle par un quelconque projet
d’imposition (" taxe Tobin ", etc.) afin d’orienter à nouveau le
capital-argent vers les moulins de la société de travail,
"bons " et bien " réels ", aboutira seulement à faire crever
la bulle encore plus vite.

On préfère diaboliser " les spéculateurs " au lieu
de comprendre qu’inexorablement nous devenons tous non rentables et que
c’est le critère de la rentabilité même ainsi que ses
bases, qui sont celles de la société de travail, qu’il faut
attaquer comme obsolètes. Cette image de l’ennemi à bon marché,
tous la cultivent : les extrémistes de droite et les autonomes,
les braves syndicalistes et les nostalgiques du keynésianisme, les
théologiens sociaux et les animateurs de télévision,
bref tous les apôtres du " travail honnête ". Très rares
sont ceux qui comprennent que, de là à remobiliser la folie
antisémite, il n’y a qu’un pas : invoquer le capital réel
" créateur "
et d’extraction nationale contre le capital financier " accapareur
", " juif " et international risque de devenir le dernier mot de la Gauche
de l’Emploi intellectuellement aux abois. De toute façon, c’est
déjà le dernier mot de la Droite de l’Emploi par nature raciste,
antisémite et anti-américaine.


 


" Dès que le travail, sous sa forme immédiate, a cessé d’être la source principale de la richesse, le temps de travail cesse et doit cesser d’être sa mesure, et la valeur d’échange cesse donc aussi d’être la mesure de la valeur d’usage.
[.] La production basée sur la valeur d’échange s’effondre de ce fait, et le procès de production matériel immédiat se voit lui-même dépouillé de sa forme mesquine et contradictoire. "
Karl Marx, Grundrisse, 1857-58

XIV/ Le travail ne se laisse pas redéfinir.
Après des siècles de dressage, l’homme moderne est tout simplement devenu incapable de concevoir une vie au-delà du travail. En tant que principe tout puissant, le travail domine non seulement la sphère de l’économie au sens étroit du terme, mais pénètre l’existence sociale jusque dans les pores de la vie quotidienne et de l’existence privée. Le " temps libre " (l’expression évoque déjà la prison) sert lui-même depuis longtemps à consommer des marchandises pour créer ainsi les débouchés nécessaires.

Mais par-delà même le devoir de consommation marchande
intériorisé et érigé en fin en soi, l’ombre
du travail s’abat sur l’individu moderne en dehors du bureau et de l’usine.
Dès qu’il quitte son fauteuil télé pour devenir actif,
tout ce qu’il fait prend aussitôt l’allure du travail. Le jogger
remplace la pointeuse par le chronomètre, le turbin connaît
sa renaissance post-moderne dans les clubs de gym rutilants et, au volant
de leurs voitures, les vacanciers avalent du kilomètre comme s’il
s’agissait d’accomplir la performance annuelle d’un routier. Même
le sexe suit les normes industrielles de la sexologie et obéit à
la logique concurrentielle des vantardises de talk-shows.

Si le roi Midas vivait encore comme une malédiction le fait que
tout ce qu’il touchait se transformait en or, son compagnon d’infortune
moderne, lui, a dépassé ce stade. L’homme du travail ne se
rend même plus compte qu’en assimilant toutes les activités
au modèle du travail, celles-ci perdent leurs qualités sensibles
particulières et deviennent indifférenciées. Bien
au contraire : seule cette assimilation à l’indifférenciation
qui règne dans le monde marchand lui fait attribuer à ces
activités un sens, une justification et une signification sociale.
Par exemple, face à un sentiment tel que le deuil, le sujet de travail
se trouve désemparé, mais la transformation du deuil en "
travail du deuil " fait de ce " corps étranger émotionnel
" une donnée connue dont on peut parler avec autrui. Même
les rêves sont déréalisés et indifférenciés
en " travail du rêve ", la dispute avec un être aimé
en " travail relationnel " et le contact avec les enfants en " travail
éducatif ". Chaque fois que l’homme moderne veut insister sur le
sérieux de son activité, il a le mot " travail" à
la bouche.

L’impérialisme du travail se traduit ainsi dans la langue de
tous les jours. Nous sommes habitués à employer le mot "
travail " non seulement à tout va, mais aussi à deux niveaux
de signification différents. Depuis longtemps, le " travail " ne
désigne plus seulement (comme ce serait plus juste) la forme d’activité
capitaliste dans le turbin devenu sa propre fin, il est devenu synonyme
de tout effort dirigé vers un but, faisant ainsi disparaître
ses traces.

Ce flou conceptuel prépare le terrain à une critique aussi
douteuse que courante de la société de travail, critique
qui opère à l’envers,
c’est-à-dire en considérant l’impérialisme du
travail de façon positive. On va même jusqu’à accuser
la société de travail de ne pas encore assez dominer la vie
avec sa forme d’activité propre, parce qu’elle donnerait au concept
de travail un sens " trop restreint " qui excommunie moralement le " travail
individuel " ou l’" auto-assistance " non rémunérée
(le travail à la maison, l’aide entre voisins, etc.) et qui n’admet
comme " vrai " travail que le travail salarié et commercialisable.
Une réévaluation et une extension du concept de travail sont
censées faire disparaître cette fixation sur un aspect particulier
et les hiérarchisations qui en découlent.

Cette pensée ne vise donc pas l’émancipation des contraintes
dominantes, mais un simple rafistolage sémantique. La conscience
sociale est supposée conférer " réellement " les lettres
de noblesse du travail à des formes d’activité extérieures
à la sphère de production capitaliste et restées jusque-là
inférieures : voilà comment on compte résoudre la
crise manifeste de la société de travail. Mais l’infériorité
de ces activités n’est pas seulement due à une certaine conception
idéologique. Elle appartient à la structure fondamentale
du système de production marchande ; et ce ne sont pas de gentilles
redéfinitions morales qui pourront l’abolir.

Dans une société régie par la production marchande
comme fin en soi, seul ce qui est représentable sous une forme monétaire
peut passer pour une richesse réelle. Le concept de travail ainsi
déterminé irradie certes souverainement sur toutes les autres
sphères, mais seulement de manière négative, en montrant
qu’elles dépendent de lui. Les sphères extérieures
à la production marchande restent ainsi nécessairement dans
l’ombre de la sphère de production capitaliste parce qu’elles ne
s’intègrent pas à la logique abstraite d’entreprise qui vise
l’économie de temps - aussi et surtout lorsqu’elles sont essentielles
à la vie, comme le secteur d’activité séparé
(défini comme " féminin ") du foyer, de l’affection,
etc.

À l’inverse d’une critique
radicale du concept de travail, l’extension moralisatrice de ce concept
ne voile pas seulement l’impérialisme social réel de l’économie
marchande, mais s’intègre également à merveille dans
les stratégies autoritaires de la gestion de la crise par l’État.
Donner une " reconnaissance " sociale également au " travail ménager
" et aux activités du " tiers-secteur "
(2)
en en faisant du travail à part entière, cette revendication,
apparue dans les années 70, spéculait d’abord sur des transferts
d’argent public. Mais l’État, à l’époque de la crise,
inverse les rôles en mobilisant l’élan moral de cette revendication
dans le sens du fameux " principe de subsidiarité "(3),
et contre les espoirs matériels mêmes que cette revendication
véhiculait.

Ce n’est pas l’autorisation de pouvoir racler les marmites déjà
quasi vides des finances publiques qui se trouve au centre des louanges
du " bénévolat " et du " service citoyen ". Ces louanges
vont plutôt servir de prétexte au repli social de l’État,
au programme de travail forcé en cours et à la lamentable
tentative de faire supporter le poids de la crise en priorité aux
femmes. Les institutions sociales officielles abandonnent leurs engagements
sociaux et les remplacent par un appel à la mobilisation aussi aimable
que peu coûteux : il appartient désormais à chacun
de combattre la misère - la sienne et celle des autres - par sa
propre initiative et bien sûr en oubliant les revendications matérielles.
C’est ainsi qu’interprété faussement comme programme émancipateur,
le fait de jongler avec la définition de la toujours sacro-sainte
notion du travail favorise grandement l’État dans sa tentative de
réaliser le dépassement du travail salarié en liquidant
le salaire et en conservant le travail sur la terre brûlée
de l’économie de marché. Cela prouve involontairement qu’aujourd’hui
l’émancipation sociale ne peut pas avoir pour contenu la revalorisation
du travail, mais seulement sa dévalorisation consciente.


 


" Des services simples et personnalisés peuvent, outre la prospérité matérielle, faire croître également la prospérité immatérielle. Ainsi le bien-être d’un client peut-il être augmenté lorsque des prestataires de services effectuent à sa place un travail pénible qu’il aurait dû faire lui-même. En même temps le bien-être des prestataires augmente quand leur amour-propre croît à la suite de quelque activité. Rendre un service simple et personnalisé vaut mieux pour le psychisme que de rester au chômage. "
Rapport de la Commission sur les questions d’avenir des États libres de Saxe et de Bavière, 1997

" Tiens-toi fermement au savoir-faire qui fait ses preuves dans le
travail ; car la nature elle-même le confirme et y donne son consentement.
Au fond, tu n’as guère d’autre savoir-faire que celui qui est acquis
par le travail, le reste n’est qu’une hypothèse du Savoir. "

Thomas Carlyle, Travailler et non pas désespérer,
1843


XV/ La crise de la lutte d’intérêts.
On a beau refouler la crise fondamentale du travail et en faire un tabou, elle n’en marque pas moins tous les conflits sociaux actuels. Le passage d’une société d’intégration de masse à un ordre de sélection et d’apartheid n’a pas conduit à un nouveau round de la vieille lutte des classes entre capital et travail, mais à une crise idéologique de la lutte d’intérêts catégoriels qui reste enfermée dans la logique du système. Déjà, à l’époque de la prospérité, après la Seconde Guerre mondiale, le vieux pathos de la lutte des classes avait perdu de son éclat. Non pas parce que le sujet révolutionnaire " en soi " aurait été " intégré " par des menées manipulatrices ou corrompu par une prospérité douteuse, mais à l’inverse parce que le niveau de développement fordiste a fait apparaître l’identité logique du capital et du travail en tant que catégories socio-fonctionnelles d’une même formation sociale fétichiste. Enfermé dans la logique du système, le désir de vendre le plus cher possible la marchandise force de travail cessa d’apparaître pour ce qu’il n’était pas — au-delà du système — et se révéla pour ce qu’il était
- un élément à l’intérieur du système.

Si, jusque dans les années 70, il s’agissait encore de conquérir,
pour le plus grand nombre, une participation aux fruits vénéneux
de la société de travail, les nouvelles conditions de crise
engendrées par la troisième révolution industrielle
ont même fait disparaître ce mobile-là. C’est seulement
tant que la société de travail était en expansion
que ses catégories socio-fonctionnelles ont pu mener leurs luttes
d’intérêts à grande échelle. Mais, à
mesure que la base commune tombe en ruine, les intérêts qui
restent enfermés dans la logique du système ne peuvent plus
être agrégés au niveau de toute la société.
Commence alors une désolidarisation générale. Les
travailleurs salariés désertent les syndicats, et les managers
les organisations patronales. Chacun pour soi et le Dieu du système
capitaliste contre tous : l’individualisation tant invoquée n’est
qu’un autre symptôme de la crise dans laquelle se trouve la société
de travail.

Pour autant que des intérêts puissent encore être
agrégés, cela ne se produit qu’à l’échelle
micro-économique. Car, de même que faire broyer sa vie pour
l’entreprise - au mépris de toute tentative de libération
sociale — est presque devenu un privilège, de même la représentation
des intérêts de la marchandise force de travail dégénère
en un lobbying impitoyable pratiqué par des segments sociaux toujours
plus petits. Qui accepte la logique du travail, doit maintenant accepter
aussi la logique de l’apartheid. Garantir à sa propre clientèle
étroitement délimitée qu’elle puisse vendre sa peau
aux dépens de toutes les autres, c’est désormais le seul
enjeu. Il y a belle lurette que salariés et délégués
du personnel ne voient plus leur véritable adversaire dans le management
de leur entreprise, mais dans les salariés des entreprises et des
" sites " concurrents, peu importe que ce soit dans la localité
voisine ou en Extrême-Orient. Et quand se pose la question de savoir
qui sera liquidé lors de la prochaine poussée de rationalisation
d’entreprise, alors même le département voisin et le collègue
immédiat deviennent des ennemis.

La désolidarisation radicale ne concerne pas les seuls conflits
économiques et syndicaux. Comme, dans la crise même de la
société de travail, toutes les catégories fonctionnelles
s’accrochent avec un acharnement accru à la logique de la société
de travail — laquelle veut que tout bien-être humain ne soit que
le sous-produit d’une valorisation rentable — le principe " Après
moi le déluge " régit toutes les luttes d’intérêts.
Tous les lobbies connaissent la règle du jeu et agissent en conséquence.
Chaque franc perçu par la clientèle de l’un est perdu pour
la clientèle de l’autre. Chaque coupe claire à l’autre bout
du réseau social augmente la chance d’obtenir un petit délai
de grâce supplémentaire. Le retraité devient l’adversaire
naturel de tous les cotisants, le malade l’ennemi de tous les assurés
sociaux et l’immigré l’objet de haine de tous les nationaux pris
de panique.

C’est ainsi que le projet d’utiliser cette lutte d’intérêts
qui reste prisonnière de la logique du système en tant que
levier de l’émancipation sociale perd inéluctablement tout
contenu. C’est alors que sonne le glas de la gauche classique. La renaissance
d’une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle
avec le travail. Aussi seul l’établissement d’un nouveau but d’émancipation
sociale au-delà du travail et de ses catégories-fétiches
dérivées (valeur, marchandise, argent, État, forme
juridique, nation, démocratie, etc.) rendra possible une resolidarisation
à un niveau supérieur et à l’échelle de toute
la société. Et ce n’est que dans cette perspective que des
luttes défensives et menées dans le cadre du système
contre la logique de la lobbysation et de l’individualisation pourront
être réagrégées ; mais désormais en se
référant aux catégories dominantes, non plus de façon
positive, mais de façon négatrice et stratégique.

Jusqu’à présent, la gauche s’est efforcée d’esquiver
la rupture avec les catégories de la société de travail.
Elle banalise les contraintes du système en une simple idéologie
et la logique de la crise en un simple projet politique des " dominants
". La nostalgie social-démocrate et keynésienne se substitue
à la rupture avec les catégories du travail. Au lieu de viser
une nouvelle universalité concrète de formation sociale située
au-delà du travail abstrait et de la forme-argent, la gauche essaie
désespérément de s’accrocher à la vieille universalité
abstraite de l’intérêt enfermé dans la logique du système.
Mais ces tentatives restent elles-mêmes abstraites et ne peuvent
plus intégrer aucun mouvement social de masse, parce qu’elles feignent
d’ignorer les conditions réelles de la crise.

Cela vaut surtout pour la revendication d’un salaire social ou d’un
revenu minimum garanti. Au lieu d’associer les luttes concrètes
de résistance sociale contre certaines mesures du régime
d’apartheid à un programme général contre le travail,
ce type de revendication crée une fausse universalité de
la critique sociale. Mais cette critique reste totalement abstraite, dans
la logique du système et impuissante. Quant à la concurrence
engendrée par la crise sociale, on ne la dépassera pas de
la sorte. Par ignorance, on suppose que la société de travail
globalisée continuera de se perpétuer éternellement,
car d’où viendrait l’argent pour financer ce revenu minimum garanti
par l’État, sinon de procès de valorisation réussis
 ? Qui mise sur un tel " dividende social " (l’expression en dit long) mise
aussi subrepticement sur la position privilégiée de " son
" pays au sein de la concurrence globale. Car seule la victoire dans la
guerre mondiale des marchés permettrait provisoirement de nourrir
chez soi quelques millions de bouches " inutiles " (au sens capitaliste
du terme) — à l’exclusion de tous ceux qui n’ont pas le bon passeport,
cela va sans dire.

Les bricoleurs réformistes de la revendication du salaire social
veulent ignorer la nature capitaliste de la forme-argent. En définitive,
il ne s’agit pour eux que de sauver entre le sujet de travail capitaliste
et le sujet consommateur de marchandises, ce dernier. Plutôt que
de mettre en cause le mode de vie capitaliste tout court, il faut que le
monde continue, malgré la crise du travail, d’être enseveli
sous des avalanches de carcasses d’automobiles puantes, d’ignobles tours
de béton et de camelote marchande, et ce, pour la seule liberté
que les hommes sont encore à même d’imaginer : la liberté
de choix devant les rayons des supermarchés.

Mais même cette perspective triste et bornée demeure illusoire.
Ses partisans à gauche et les théoriciens analphabètes
qui la défendent ont oublié que, dans le capitalisme, la
consommation marchande ne sert jamais simplement à satisfaire les
besoins, mais qu’elle est toujours une fonction du mouvement de valorisation.
Quand la force de travail est invendable, même les besoins élémentaires
sont considérés comme d’éhontées prétentions
luxueuses qu’il convient de réduire au minimum. Et c’est justement
à cela que le programme du salaire social servira de vecteur : il
sera l’instrument de la baisse des dépenses publiques et la version
misérable de l’aide sociale, qui remplace les systèmes de
protection sociale en pleine décomposition. C’est en ce sens que
le maître à penser du néo-libéralisme, Milton
Friedman, a inventé le concept de salaire social, avant qu’une gauche
désarmée n’y découvre une " planche de salut ". Et
c’est avec ce contenu qu’il deviendra réalité - ou pas du
tout.


" Il s’avère que, selon les inéluctables lois de notre monde, certains êtres humains doivent être dans le besoin. Ce sont les malheureux qui, à la grande loterie de la vie, ont tiré un numéro perdant. "
Thomas Robert Malthus

XVI/ Le dépassement du travail.
Contrairement à la lutte d’intérêts catégoriels qui reste prisonnière de la logique du système, la rupture avec les catégories du travail ne peut pas compter sur un camp social tout fait et objectivement déterminé. Elle rompt avec les faux impératifs d’une " seconde nature " : son exécution ne sera donc pas quasi automatique, mais une " conscience " négatrice
- un refus et une révolte sans l’appui d’une quelconque " loi de l’histoire ". Le point de départ de cette rupture ne peut pas être un nouveau principe abstraitement universel, mais seulement le dégoût qu’éprouve l’individu face à sa propre existence en tant que sujet de travail et face à la concurrence, ainsi que le refus catégorique de devoir continuer à survivre ainsi à un niveau toujours plus misérable.

Malgré sa suprématie absolue, le travail n’est jamais
parvenu à effacer tout à fait la répulsion à
l’égard des contraintes qu’il impose. À côté
de tous les fondamentalismes régressifs et de toute la folie concurrentielle
engendrée par la sélection sociale, il existe aussi un potentiel
de protestation et de résistance. Le malaise dans le capitalisme
existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité
socio-psychique, où il n’est pas sollicité. C’est pourquoi
il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l’on
puisse penser l’impensable. Il faut briser le monopole de l’interprétation
du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique
du travail joue ici le rôle d’un catalyseur. Elle doit combattre
de manière frontale les interdits de pensée dominants et
énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n’ose savoir,
mais que beaucoup ressentent : la société de travail est
arrivée à sa fin ultime. Et l n’y a aucune raison de regretter
son trépas.

Seule une critique du travail, nettement formulée et accompagnée
du débat théorique nécessaire, peut créer ce
nouveau contre-espace public, condition indispensable pour que se constitue
un mouvement social pratique contre le travail. Les querelles internes
du camp du travail se sont épuisées et deviennent toujours
plus absurdes. Il est d’autant plus urgent de redéfinir les lignes
de conflit social sur lesquelles peut se sceller un pacte contre le travail.

Il s’agit donc d’esquisser les objectifs qui sont possibles pour un
monde qui aille au-delà du travail. Le programme contre le travail
ne se nourrit pas d’un corpus de principes positifs, mais de la force de
la négation. Si, pour les hommes, l’instauration du travail est
allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur
propre vie, alors la négation de la société de travail
ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur
lien social à un niveau historique plus élevé. Les
ennemis du travail aspireront donc à la formation de fédérations
mondiales d’individus librement associés qui arracheront à
la machine du travail et de la valorisation tournant à vide les
moyens d’existence et de production et en prendront les commandes. Seule
la lutte contre la monopolisation de toutes les ressources sociales et
des potentiels de richesse par les puissances aliénantes du marché
et de l’État permet de conquérir les espaces sociaux de l’émancipation.

Cela implique aussi de combattre la propriété privée
d’une manière nouvelle. Jusqu’à présent, la gauche
ne considérait pas la propriété privée comme
la forme juridique du système de production marchande, mais uniquement
comme le mystérieux pouvoir subjectif que les capitalistes auraient
de " disposer " des ressources. Ainsi a pu naître l’idée absurde
de vouloir dépasser la propriété privée sur
le terrain même de la production marchande. En général,
la propriété d’État (" nationalisation ") apparaissait
donc comme le contraire de la propriété privée. Mais
l’État n’est que la communauté coercitive extérieure
ou l’universalité abstraite des producteurs de marchandises socialement
atomisés. Et par conséquent la propriété d’État
n’est qu’une forme dérivée de propriété privée
— peu importe qu’elle soit affublée ou non de l’adjectif " socialiste
".

Avec la crise de la société de travail, la propriété
privée devient aussi obsolète que la propriété
d’État, car ces deux formes de propriété présupposent
le procès de valorisation. Voilà pourquoi les moyens matériels
qui leur correspondent sont en friche et mis sous séquestre. Et
les employés de l’État, des entreprises ou de l’appareil
judiciaire veillent jalousement à ce que cela reste ainsi et que
les moyens de production pourrissent plutôt que de servir à
un autre but. La conquête des moyens de production par les associations
libres contre la gestion coercitive de l’État et de l’appareil judiciaire
ne peut donc avoir qu’une signification : les moyens de production ne seront
plus mobilisés dans le cadre de la production marchande pour approvisionner
des marchés anonymes.

La discussion directe, l’accord et la décision commune des membres
de la société sur l’utilisation judicieuse des ressources 
remplaceront la production marchande, tandis que se réalisera l’identité
socio-institutionnelle entre producteurs et consommateurs (impensable sous
le joug de la fin en soi capitaliste). Les institutions aliénées
du marché et de l’État seront remplacées par un réseau
de conseils dans lequel, du quartier au monde entier, les associations
libres détermineront le flux des ressources en fonction d’une raison
sensible, sociale et écologique.

Ce ne sera plus la fin en soi du travail et de l’" emploi " qui déterminera
la vie, mais l’organisation de l’utilisation judicieuse de possibilités
communes, contrôlée par l’action sociale consciente et non
par quelque " main invisible " automate. On s’appropriera la richesse produite
directement en fonction des besoins et non de la " solvabilité ".
En même temps que le travail disparaîtront ces universalités
abstraites que sont l’argent et l’État. Les nations séparées
seront remplacées par une société mondiale qui n’aura
plus besoin de frontières : chaque homme pourra y circuler librement
et solliciter partout l’hospitalité.

La critique du travail est une déclaration de guerre à
l’ordre existant, elle ne vise pas à la création d’espaces
" protégés ", de niches, coexistant pacifiquement avec l’ordre
existant et ses contraintes. Le mot d’ordre de l’émancipation sociale
ne peut être que : Prenons ce dont nous avons besoin ! Ne courbons
plus l’échine sous le joug des marchés de l’emploi et de
la gestion démocratique de la crise ! La condition en est que de
nouvelles formes d’organisations sociales (associations libres, conseils)
contrôlent les conditions de la reproduction à l’échelle
de toute la société. Cette revendication distingue radicalement
les ennemis du travail de tous les politiciens aménageurs de niches
et de tous les esprits bornés qui visent un socialisme alternatif
à la sauce rouge-verte.

La domination du travail divise l’individu. Elle sépare le sujet
économique du citoyen, l’homme du travail de l’homme du temps libre,
ce qui est abstraitement public de ce qui est abstraitement privé,
la masculinité socialement instituée de la féminité
socialement instituée, et elle place les individus isolés
devant leur propre lien social comme devant quelque chose d’étranger
qui les domine. Les ennemis du travail aspirent au dépassement de
cette schizophrénie grâce à l’appropriation concrète
du lien social par des hommes agissant de manière consciente et
autoréflexive.


Le " travail " est par nature l’activité asservie, inhumaine, asociale, déterminée par la propriété privée et créatrice de la propriété privée. Par conséquent l’abolition de la propriété privée ne devient une réalité que si on la conçoit comme abolition du " travail "
Karl Marx, À propos de Friedrich List, " le Système national de l’économie politique ", 1845

XVII/ Contre les partisans du travail :
un programme des abolitions.
On reprochera aux ennemis du travail de n’être que des rêveurs. L’histoire aurait prouvé qu’une société qui ne se fonde pas sur les principes du travail, de la contrainte à la performance, de la concurrence libérale et de l’égoïsme individuel ne peut pas fonctionner. Voulez-vous donc prétendre, vous qui faites l’apologie de l’état de choses existant, que la production marchande capitaliste a vraiment donné à la majorité des hommes une vie à peu près acceptable ? Appelez-vous cela " fonctionner ", quand c’est justement la croissance vertigineuse des forces productives qui rejette des milliards d’hommes en dehors de l’humanité et que ceux-ci doivent s’estimer heureux de survivre sur des décharges publiques ? Quand des milliards d’autres hommes ne peuvent supporter la vie harassante sous le diktat du travail qu’en s’isolant des autres, qu’en se mortifiant l’esprit et qu’en tombant malades physiquement et mentalement  ? Quand le monde est transformé en désert simplement pour que l’argent engendre davantage d’argent ? Soit ! C’est effectivement la façon dont " fonctionne " votre grandiose système du travail. Eh bien, nous ne voulons pas accomplir de tels exploits !

Votre autosatisfaction se fonde sur votre ignorance et votre mauvaise
mémoire. La seule justification que vous trouvez à vos crimes
présents et futurs, c’est l’état du monde et celui-ci n’est
fondé que sur vos crimes passés. Vous avez oublié
et refoulé les massacres d’État nécessaires à
l’intériorisation de votre " loi naturelle ", loi selon laquelle
c’est presque une chance d’être " employé " à des activités
déterminées par d’autres et de se faire vampiriser toute
son énergie pour la fin en soi abstraite de l’idole de votre système.
Pour que l’humanité soit en état d’intérioriser la
domination du travail et de l’égoïsme, il a d’abord fallu extirper
dans les anciennes sociétés agraires toutes les institutions
d’auto-organisation et de coopération autodéterminée.
Peut-être les jeux sont-ils faits. Nous ne sommes pas exagérément
optimistes. Nous ne pouvons pas savoir si les hommes réussiront
à se libérer de cette existence conditionnée. La chose
est indécise : le déclin du travail peut conduire soit à
la victoire sur la folie du travail, soit à la fin de la civilisation.

Vous nous objecterez qu’avec l’abolition de la propriété
privée et de la contrainte d’avoir à gagner de l’argent,
toute activité cessera et qu’une oisiveté générale
s’installera. Vous avouez donc que l’ensemble de votre système "
naturel " ne repose que sur la contrainte ? Et que c’est pour cette raison
que vous craignez la paresse comme un péché mortel contre
l’esprit de l’idole Travail ? Mais les ennemis du travail n’ont rien contre
la paresse. L’un de leurs buts prioritaires est de rétablir cette
culture de l’oisiveté que toutes les sociétés antérieures
ont connue et qui fut anéantie pour que s’impose un productivisme
effréné et privé de sens. C’est pourquoi les ennemis
du travail fermeront d’abord, sans les remplacer, toutes les branches de
la production qui ne servent qu’à maintenir mpitoyablement la fin
en soi délirante du système de production marchande.

Nous ne parlons pas seulement des secteurs d’activité qui représentent
manifestement un danger public, comme les industries de l’automobile, de
l’armement ou du nucléaire, mais aussi de la production de ces nombreuses
prothèses de signification et de ces ineptes objets de divertissement
supposés faire miroiter aux hommes de travail un ersatz d’existence
pour leurs vies gâchées. Disparaîtra aussi l’immense
part de ces activités qui n’existent que parce qu’il faut que la
production de masse passe dans le moule de la forme-argent et du marché.
Ou bien pensez-vous que les comptables, les spécialistes en marketing
et les vendeurs, les V.R.P. et les publicitaires resteront nécessaires
quand les choses seront produites en fonction des besoins et que tous prendront
simplement ce dont ils ont besoin ? Et pourquoi faudrait-il encore des
inspecteurs des impôts et des policiers, des travailleurs sociaux
et des administrateurs de la misère s’il n’y a plus de propriété
privée à protéger, ni de misère sociale à
administrer, et si personne n’a plus à être dressé
au respect des contraintes aliénantes du système ?

Nous entendons déjà votre cri : " Et tous ces emplois
 ! " Eh bien, parlons-en. Calculez donc un peu le temps dont l’humanité
se prive chaque jour simplement pour accumuler du " travail mort ", administrer
les hommes et huiler les rouages du système dominant. Du temps pendant
lequel nous pourrions tous nous prélasser au soleil au lieu de nous
éreinter à des choses sur le caractère destructeur,
répressif et grotesque duquel on a écrit des bibliothèques
entières. Mais soyez sans crainte ! La disparition des contraintes
du travail n’entraînera nullement celle de toute activité.

C’est l’activité qui changera de nature dès lors qu’elle
ne sera plus enfermée dans une sphère de temps uniformes
et linéaires, désensualisés, et sans autre fin qu’elle-même,
mais qu’elle pourra suivre son propre rythme, variable selon les individus
et s’intégrant dans un projet de vie personnel.

Et quand, également, dans les grandes structures de production,
les hommes détermineront eux-mêmes le rythme au lieu de se
laisser dominer par le diktat de la valorisation d’entreprise. Pourquoi
se laisser harceler par les exigences insolentes d’une concurrence imposée
 ? Il faut redécouvrir la lenteur.

Bien sûr, les activités domestiques et de soins apportés
aux hommes — activités qui, dans la société de travail,
sont rendues invisibles, séparées et définies comme
" féminines " - ne disparaîtront pas. Il est aussi peu question
d’automatiser des activités telles que cuisiner ou changer les couches
des nouveaux-nés. Quand, en même temps que le travail, on
aura aboli la séparation des sphères sociales, alors ces
activités nécessaires pourront faire partie du domaine de
l’organisation sociale consciente, au-delà des assignations sexuelles.
Elles perdront leur caractère répressif, dès lors
qu’elles ne se subordonneront plus les individus mais qu’elles seront accomplies
au gré des circonstances et des besoins aussi bien par les hommes
que par les femmes.

Nous ne disons pas qu’ainsi toute activité deviendra plaisante.
Quelques-unes le seront plus, d’autres moins. Bien sûr, il y aura
toujours des activités qu’il sera nécessaire d’accomplir.
Mais pourquoi s’en faire, si la vie ne s’en trouve plus dévorée
 ? Et puis les choses librement accomplies seront toujours plus nombreuses.
Car l’activité constitue un besoin autant que le loisir. Même
le travail n’a pas pu entièrement effacer ce besoin, mais il l’a
instrumentalisé et vidé de son sang comme un vampire.

Les ennemis du travail ne sont les fanatiques ni d’un activisme aveugle,
ni d’une inaction tout aussi aveugle. Le loisir, l’activité nécessaire
et les activités librement choisies doivent être mis dans
un rapport sensé, en conformité avec les besoins et les contextes
de vie. Une fois soustraites aux impératifs capitalistes du travail,
les forces productives modernes étendront massivement le temps libre
de tous. Pourquoi passer des heures jour après jour dans les usines
et les bureaux quand des machines peuvent nous dispenser de la plus grande
part de ces activités ? Pourquoi faire suer des centaines de corps
quand quelques moissonneuses-batteuses suffisent ? Pourquoi laisser l’esprit
se perdre dans une tâche routinière qu’un ordinateur peut
exécuter facilement ?

Cependant, pour atteindre ces buts, on ne peut reprendre qu’une infime
part de la technique dans sa forme capitaliste. La majeure partie des structures
techniques doivent être complètement transformées,
car elles ont été élaborées d’après
les normes bornées de la rentabilité abstraite, tout comme,
pour la même raison, bien des possibilités techniques n’ont
pas du tout été développées. Quoique l’électricité
à base d’énergie solaire puisse être produite partout,
la société de travail a besoin de gigantesques centrales
nucléaires qui constituent une menace pour la vie. Et quoique les
méthodes d’une production agricole respectueuse de l’environnement
soient connues depuis longtemps, le calcul financier abstrait déverse
des tonnes de poison dans l’eau, détruit les sols et empoisonne
l’air. Et quoiqu’on puisse produire la plupart des choses facilement, sur
place sans avoir à utiliser beaucoup de moyens de transports, on
envoie des pièces détachées et des vivres faire trois
fois le tour du globe pour des raisons relevant uniquement de la gestion
d’entreprise. Une part considérable de la technique capitaliste
est aussi insensée et superflue que la dépense d’énergie
humaine qui lui est liée.

Par là, nous ne vous disons rien de nouveau. Et pourtant vous
ne tirerez jamais aucune conséquence de ce que vous savez très
bien vous-mêmes. Car vous vous refusez à toute décision
consciente : quels moyens de production, de transport et de communication
est-il raisonnable d’utiliser ? Quels sont ceux qui sont nuisibles ou simplement
superflus ? Plus vite vous ânonnez votre mantra de la liberté
démocratique, plus grand est votre acharnement à refuser
la liberté de décision sociale la plus élémentaire,
parce que vous voulez continuer à servir le cadavre dominant du
travail et ses pseudo-" lois naturelles ".


Le travail lui-même est nuisible et funeste, non seulement dans les conditions présentes, mais en général dans la mesure où son but est le simple accroissement de la richesse  ; voilà ce que démontrent les économistes, sans en être conscients.
Karl Marx, Manuscrits de 1844

Notre vie, c’est d’être assassinés par le travail. Nous
gigotons au bout de a corde pendant soixante ans. Mais nous allons la couper
à présent. À la lanterne !

Georg Büchner, la Mort de Danton, 1835


XVIII/ La lutte contre le travail est une lutte antipolitique.

Le dépassement du travail n’est pas une douce utopie. Sous sa
forme actuelle, la société mondiale ne pourra pas durer encore
cinquante ou cent ans. Mais que les ennemis du travail aient à faire
à une idole Travail déjà cliniquement morte ne rend
pas forcément leur tâche plus facile. Car plus la crise de
la société de travail s’aggrave et les tentatives de rafistolage
avortent, plus se creuse le fossé entre l’isolement des monades
sociales impuissantes et les exigences d’un mouvement d’appropriation qui
englobe toute la société. La barbarisation croissante des
rapports sociaux dans de vastes régions du monde montre que la vieille
conscience dominée par la concurrence et le travail se maintient
mais à un niveau toujours plus bas. Malgré tous les signes
d’un malaise dans le capitalisme, la crise paraît spontanément
prendre la forme d’une décivilisation qui s’effectue par poussées.

C’est justement face à des perspectives aussi négatives
qu’il serait fatal de faire passer au second plan la critique pratique
du travail comme programme social global, en se limitant à l’instauration
d’une économie de survie précaire sur les ruines de la société
de travail. La critique du travail n’a de chance que si elle lutte contre
le courant de la désocialisation, au lieu de se laisser emporter
par lui. Cependant, ce n’est plus par la politique démocratique
qu’il faut défendre ce qui fonde la civilisation, mais contre elle.

Qui aspire à l’appropriation émancipatrice de l’ensemble
du système social et à sa transformation peut difficilement
ignorer l’instance qui, jusqu’à présent, en organise les
conditions générales. Il est impossible de se révolter
contre l’expropriation des potentiels sociaux sans se trouver confrontés
à l’État. Car l’État ne gère pas seulement
à peu près la moitié de la richesse sociale : il garantit
aussi la subordination de tous les potentiels sociaux aux impératifs
de la valorisation. De même que les ennemis du travail ne peuvent
ignorer l’État et la politique, de même ils refuseront de
jouer le jeu de l’État et de la politique.

Puisque la fin du travail est aussi la fin de la politique, un mouvement
politique pour le dépassement du travail serait une contradiction
dans les termes. Les ennemis du travail font valoir des revendications
face à l’État, mais ils ne constituent pas un parti politique
et ils n’en constitueront jamais un. Le but de la politique ne peut être
que la conquête de l’appareil d’État pour perpétuer
la société de travail. Les ennemis du travail ne veulent
donc pas s’emparer des commandes du pouvoir, mais les détruire.
Leur lutte n’est pas politique, elle est antipolitique.

Puisque à l’époque moderne l’État et la politique
se confondent avec le système coercitif du travail, ils doivent
disparaître avec lui. Tout le verbiage à propos d’une renaissance
de la politique n’est que la tentative désespérée
de ramener la critique de l’horreur économique à une action
étatique positive. Mais l’auto-organisation et l’autodétermination
sont le contraire même de l’État et de la politique. La conquête
de libres espaces socio-économiques et culturels ne s’effectue pas
par les voies détournées de la politique, voies hiérarchiques
ou fausses, mais par la constitution d’une contre-société.

La liberté ne consiste pas à se faire broyer par le marché
ni régir par l’État, mais à organiser le lien social
soi-même - sans l’entremise d’appareils aliénés. Par
conséquent, les ennemis du travail ont à trouver de nouvelles
formes de mouvement social et à créer des têtes de
pont pour reproduire la vie au-delà du travail. Il s’agit de lier
les formes d’une pratique de contre-société au refus offensif
du travail.

Les puissances dominantes peuvent bien nous considérer comme
des fous parce que nous voulons rompre avec leur système coercitif
irrationnel ! Nous n’avons à y perdre que la perspective d’une catastrophe
vers laquelle ils nous conduisent. Au-delà du travail, nous avons
un monde à gagner.

Prolétaires de tous les pays, finissez-en !



(Traduit de l’allemand)


*Le groupe Krisis n’a rien à voir avec la revue d’extrême-droite, de droite extrême, ou toute autre appellation qu’on voudra, franchaise Krisis, dirigée par Alain de Benoist

 

(1)
Les exemples
sont, bien entendu, empruntés à la réalité
allemande. Le lecteur francophone transposera aisémentà la
réalité de son pays, très peu différente (NdT).

(2) Désigne
la part de l’économie qui ne relève pas directement de l’économie
de marché officielle ou de l’État, à savoir le travail
personnel, l’économiesouterraine, l’économie alternative
(NdT).

(3) Terme emprunté
au jargon des eurocrates. Désigne le principe selon lequel toute
décision doit être prise à l’échelon national
le plus proche du citoyen, à moins qu’elle ne relève des
instances européennes (NdT).



Voir en ligne : MANIFESTE CONTRE LE TRAVAIL

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