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Le vaccin antidrogues, une vieille lune

Arnaud Aubron | lesinrocks.com| mercredi 8 février 21012

dimanche 12 février 2012





Un vaccin contre l’héroïne pourrait être prêt d’ici cinq ans. C’est en tous cas ce qu’a affirmé à des journalistes le ministre de la Santé mexicain Salomon Chertorivski, qui parle d’une première mondiale :

« Et ça ne concerne pas que l’héroïne… C’est ce qui a été breveté à ce jour, mais nous avançons rapidement sur la cocaïne et les méthamphétamines. »

Selon lui un brevet a en effet été déposé suite à des premiers résultats concluants sur des rats obtenus à l’Institut national de psychiatrie (INP). Ces recherches sont menées dans le cadre d’un programme d’échange avec les Etats-Unis pour lutter contre la drogue, doté de 18 millions de dollars. En (très) résumé, l’idée est d’anéantir le plaisir ressenti par les usagers lors de la prise d’héroïne en empêchant la drogue de pénétrer dans le système nerveux et d’agir ainsi sur les récepteurs opiacés qui s’y trouvent. Selon María Elena Medina Mora, directrice de l’INP :

« Le vaccin ne sera pas la solution à toutes les addictions, mais c’est une manière d’aborder le problème. Nous espérons que les personnes vaccinées seront moins tentées de consommer de la drogue parce que la dose de vaccin bloquera le plaisir ressenti. Evidemment, l’usager de drogues devra avoir un réel désir d’arrêter la drogue et devra avoir d’autres types d’aide psychiatrique. »

Malgré les déclarations triomphalistes du secrétaire d’Etat mexicain, l’idée d’un « vaccin contre la drogue » n’est pas nouvelle. Des études sont menées en ce sens aux Etats-Unis depuis les années 90. En 2004, un laboratoire britannique, Xenova, affirmait déjà avoir trouvé un premier vaccin contre la cocaïne. Interrogé à l’époque par TFI, le docteur Michel Hautefeuille, du centre Marmottan, mettait toutefois en garde contre les faux espoirs que pourraient susciter ces recherches :

« Des médicaments qui bloquent les effets d’une drogue dans un but thérapeutique, il en existe déjà : le Nalorex pour les opiacés et le Revia pour l’alcool. Un cachet de Nalorex, pris tous les matins, n’a aucun effet ; en revanche, si un toxicomane consomme de l’héroïne alors qu’il est sous traitement, il ne ressentira rien. Ce type de traitements permet à certains patients de passer le cap un peu compliqué où ils ont décroché mais où ils ont encore envie dans leur tête de se défoncer. Ces médicaments doivent être envisagés dans le cadre d’une prise en charge au minimum psychologique. »

En novembre 2010, des experts du Groupe Pomipdou, organe de coopération dans la lutte antidrogues du Conseil de l’europe, mettaient également en garde contre tout triomphalisme en la matière à l’occasion de l’annonce de nouveaux résultats encourageants vers la découverte d’un vaccin :

« Le terme de vaccin est malheureux. Il est source de malentendus quant aux mécanismes en jeu et est de nature à faire naître de faux espoirs. Si un consommateur est incapable de résister à son envie de cocaïne parce qu’il recherche son effet excitant, il peut être tenté d’augmenter la dose pour neutraliser les anticorps ou d’utiliser d’autres stimulants tels qu’amphétamines ou alcool. »

En gros, le « vaccin » pourrait régler une partie du problème, comme les « patchs » antitabac, mais n’aura pas d’effet miracle pour arrêter l’envie de produit. En mai dernier, Daniele Zullino, spécialiste des addictions à l’Hôpital Universitaire de Genève, déclarait au site Pourlascience.fr, à propos d’un vaccin contre la méthamphétamine en cours de développement aux Etats-Unis, que ces traitements pourraient être efficaces pour une action précoce, pour éviter que les mécanismes de dépendance ne se mettent en place, mais seraient moins efficaces dans le cas d’addictions déjà anciennes.

Jusqu’à présent, les vaccins développés n’ont pas démontré de résultats satisfaisants, faute de développer suffisamment d’anticorps. Et aucun n’a passé l’étape des essais cliniques pour être mis sur le marché. Ce qui ne veut pas dire que les nouveaux vaccins ne seront pas plus efficaces. Et ne dissuade pas les laboratoires pharmaceutiques de poursuivre les recherches, car le marché est potentiellement énorme en termes de retombées financières.

Reste que l’idée d’une solution miracle supprimant comme par magie l’envie de prendre une drogue me parait douteuse. Ce qui me rappelle, bien que les deux n’aient heureusement rien en commun, une terrible expérience menée dans les années 80 en Amérique latine et qui attira elle aussi l’intérêt des médias du monde entier.

Le psychiatre péruvien Téobaldo Llosa proposait à l’époque ni plus ni moins que de lobotomiser les usagers de cocaïne qu’il estimait irrécupérables. Pour 2000 dollars, il perçait, dans sa clinique de Lima, le crâne d’accros à la cocaïne avec une sonde afin de leur sectionner des fibres nerveuses de la matière blanche du cerveau frontal. Une opération sans conséquence selon le Dr Llosa et qui permettait là aussi de supprimer l’envie même de drogues. Mais les images de patients après leur sortie du bloc opératoire faisaient froid dans le dos…

Cette solution miracle fut finalement rapidement abandonnée. Reste qu’à l’époque, le Dr Llosa passa pour un précurseur… et se retrouva même en héros d’une des célèbres aventures du commandant Cousteau.

Arnaud Aubron



Voir en ligne : Le vaccin antidrogues, une vieille lune

Messages

  • commentaire trouvé sous l’article " ADDICTION – Un vaccin contre l’héroïne ? " du vendredi 24 février 2012 sur bigbrowser.blog.lemonde.fr

    Si on voulait combattre les ravages de l’héroïne, on chercherait à contrer la toxicité du produit. Au lieu de cela, on s’en prend au plaisir qu’il amène, avec dans le cas présent un « vaccin » qui risque de marcher autant contre l’héroïne que contre la tarte aux fraises, pour reprendre le mot d’un commentateur précédent.

    Voilà qui met en évidence la perversion profonde qui anime les acteurs de la guerre contre les drogues : on pourrait croire qu’ils mènent des actions utiles contre la diffusion de produits toxiques par des cartels d’empoisonneurs sans foi ni loi, mais non, le fond des choses, c’est qu’ils mènent une lutte contre le plaisir, une guerre sainte contre le péché.

    Face à cela, il importe de toujours rappeler les bienfaits de la tarte aux fraises, des alcools forts, du sexe, des drogues, du rock’n’roll, et de tous les comportements addictifs qui nous mènent tout droit nous éclater en enfer, loin, bien loin du paradis des culs-bénits et des prêtres de la bonne santé physique et mentale.


    Rédigé par :Aline Maginot | le 25 février 2012 à 14:06


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