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Jacques Duboin, le dernier des utopistes

B. KAPP | economiedistributive.free.fr | 22 juin 1999

samedi 23 avril 2011


Au programme : un revenu
égal pour tous, une réduction massive du temps de travail
et l’instauration d’une « monnaie de consommation » rendant
toute thésaurisation impossible.

Jacques Duboin, le dernier des utopistes

Supplément Economie du Monde du 22 juin 1999
par B. KAPP
22 juin 1999

Nous sommes en 1932. La
France s’enfonce dans la dépression économique, comme
le reste de la planète. En trois ans, la production a reculé
de 30 % et le chômage prend des proportions dramatiques. Pour
beaucoup, le système capitaliste a fait la preuve de sa nocivité.
Mais par quoi le remplacer ? La proposition la plus radicale - et la
plus étonnante - vient d’un ancien banquier de cinquante-quatre
ans, Jacques Duboin, qui a publié un petit livre au titre prophétique
(La Grande Relève des hommes par la machine)
et qui fonde dans la foulée le Mouvement français pour
l’abondance ; avec, au programme, un revenu égal pour tous, une
réduction massive du temps de travail et l’instauration d’une
« monnaie de consommation » rendant toute thésaurisation
impossible...

Jacques Duboin, qui est
loin d’être un fantaisiste marginal (il a longtemps été
député de Haute-Savoie et a même occupé le
poste de sous-secrétaire d’État au Trésor), a construit
une argumentation extrêmement séduisante. La crise économique
mondiale, explique-t-il, n’est pas conjoncturelle, mais structurelle

 : elle résulte des contradictions croissantes entre le progrès
technique et le mode de fonctionnement de la société capitaliste.
Pour lui, le point fondamental est l’irruption de la machine et du moteur
dans le système productif. Car la mécanisation réduit
les besoins en travail humain. Les gains de productivité spectaculaires
obtenus pendant les années 20 dans les industries les plus modernes,
comme l’automobile, ne sont pour Jacques Duboin qu’une première
illustration du phénomène. L’avancée des connaissances
ne peut qu’accélérer la mutation de l’appareil industriel,
qui va produire de plus en plus de richesses avec de moins en moins
de main d’oeuvre.

Conclusion : le
monde est désormais entré dans l’ère de l’abondance.

Or la logique du système
capitaliste, qui s’est formée à une époque où
les hommes échangeaient entre eux des biens à fort contenu
de travail, reste celle de la rareté. Pas question de produire
à plein régime pour satisfaire les besoins de la population
à faibles coûts. La loi du profit oriente plutôt
les entreprises vers des produits et des services qui peuvent être
vendus à bon prix. Ce qui aboutit parfois à l’organisation
de la pénurie. Exemple : on détruit régulièrement
une partie des récoltes parce que les prix du marché sont
trop faibles, alors que des millions de personnes meurent de faim...

Que faire pour
que tout le monde puisse pleinement profiter des bienfaits de la science
et des techniques ?

Changer de logique. Et passer
d’une économie de l’échange à une économie
de la répartition. Ce qui suppose de tirer un trait sur le passé
et de réorganiser l’économie et la société
sur de nouvelles bases. « Le rôle social de la machine
économique
, écrit Jacques Duboin, ne doit plus
être de fournir du travail (entreprise chimérique, même
à l’ère de la rareté), mais de procurer des produits
et des services.
 » Le nouveau système réglera
le problème de la misère et, plus généralement,
celui de l’inégalité.

Chaque citoyen recevra de
l’État une somme mensuelle fixe qui lui permettra de couvrir
l’ensemble de ses besoins en matière d’alimentation, d’habillement,
de mobilier, de transport, de loisirs, etc. Ce revenu social sera le
même pour tous (sauf pour les enfants qui ont des besoins plus
importants !). Bien que ce revenu soit un droit, le citoyen devra assurer
en contrepartie un service social en participant à la production.
L’État et les collectivités locales seront chargés
de répartir le travail entre tous, en utilisant au mieux les
connaissances et le savoir-faire de chacun. La durée de ce service
social ? Elle se réduira au fur et à mesure de la rationalisation
de la production et des progrès du machinisme. Et la réduction
progressive du temps de travail permettra de dégager un temps
de loisir de plus en plus important, pendant lequel chacun pourra se
livrer à des activités librement choisies.

L’État, qui sera
propriétaire des moyens de production, aura pour mission essentielle
de réaliser l’équilibre économique en fixant d’une
part, le volume des revenus distribués et, d’autre part, en organisant
l’offre de produits et de services susceptibles de répondre à
la demande. Les comportements évoluant sans cesse sous l’influence
de la mode et de l’innovation, il conviendra d’analyser le plus souvent
possible les statistiques de vente, précise Jacques Duboin, afin
de déterminer ce que les consommateurs désirent et modifier
les plans de production en conséquence.

Quant à la monnaie,
elle aura un rôle extrêmement limité dans le nouveau
système. L’épargne perdant toute utilité sociale
(les investissements en capital fixe décidés par la collectivité
seront assurés par un petit effort de travail supplémentaire),
on cherchera à rendre la thésaurisation impossible.

D’où le recours à
une « monnaie de consommation » d’un nouveau genre, qui
ne servira qu’à gérer le revenu individuel. Gagée
sur la production et non plus sur des réserves d’or ou de devises,
cette monnaie ne sera utilisable que pendant un laps de temps limité,
de l’ordre de quelques mois. Étant entendu que les consommateurs
devront effectuer leurs très gros achats (les voitures, par exemple)
en effectuant des paiements par tranches.

Par la suite, Jacques Duboin
développe et affine son système dans une série
de petits textes publiés entre 1934 et 1955. Chemin faisant,
il balaie à coups de formules les objections présentées
par ses lecteurs. Pourquoi irait-on travailler si l’on a de toutes façons
droit à un revenu égal pour tous ? Parce que ce sera un
geste civique. On accepte d’être mobilisé pour les horreurs
de la guerre, mais acceptera-t-on de l’être pour les bienfaits
de la paix ? Comment peut-on réduire la quantité de travail
si les besoins à satisfaire ne cessent d’augmenter ? En limitant
la production aux biens et aux services véritablement utiles
et en éliminant les besoins artificiellement créés
par la publicité. Etre riche, en régime d’abondance, c’est
user des bonnes choses de l’existence sans jamais en abuser.

Jacques Duboin apparaît
ainsi comme l’un des derniers utopistes, rescapé d’un âge
où l’on accordait une confiance sans limites à la bonté
naturelle de l’homme. Ce qui lui a valu d’être totalement - et
injustement- ignoré par l’establishment de la pensée économique.
Et de sombrer dans l’oubli des bibliothèques.

Ne serait-il pas
temps de republier quelques-uns de ces textes bourrés d’idées
rafraîchissantes ?

La grande Relève trouve son
origine dans les réflexions
de Jacques Duboin.


Transmis par Piero Rev


Voir en ligne : Jacques Duboin, le dernier des utopistes

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