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Les Nouveaux Chiens de garde et les aboiements de Laurent Joffrin

Henri Maler | acrimed.org | lundi 30 janvier 2012

lundi 30 janvier 2012

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« Laurent Joffrin : “Les nouveaux chiens de garde ? Une opération politique”  » : tel est le titre de l’entretien que Laurent Joffrin a accordé à Renaud Revel, pour Lexpess.fr, le 16 janvier 2012. Parlant du film, en effet, Laurent Joffrin affirme  : « on voit bien qu’il participe d’une opération politique menée par un petit groupe venu de l’extrême gauche. » Que voit-il exactement ?

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Depuis près de trente ans au moins, depuis la diffusion de la mémorable émission « Vive la crise », le 22 février 1984, Laurent Joffrin modernise et refonde la gauche [1] : c’est son droit, c’est même son job ! C’est, du même coup, l’une de ses principales occupations de… journaliste. Alors, vous pensez bien qu’en matière d’opération politique, c’est un connaisseur ! Et il a failli deviner que la question des médias est une question démocratique, et donc une question politique... mais pas au point de comprendre que l’est, particulièrement, la question du rôle des patrons de presse, des éminences du journalisme de commentaire et des experts en expertises. Un petit monde dont Joffrin fait partie et dont il tente de se faire le porte-voix.

Joffrin lui-même est un expert : un expert, non seulement en refondation permanente de la gauche, mais aussi en critique de la critique des médias. Il a même écrit un livre. Mais si ! Son titre ? Média paranoïa. Son contenu ? Nous en avons extrait la substance sous le titre « Laurent Joffrin, polémiste et psychiatre : Sancho Panza contre les moulins à vent ». Média paranoïa est un chef-d’œuvre méconnu. L’entretien avec Renaud Revel est une réédition abrégée de ce chef-d’œuvre, pour celles et ceux qui n’ont pas perdu leur temps à le lire. Que trouve–t-on dans cet abrégé ? Que « tout cela n’a aucun fondement ». Quoi donc ?

Méprisables méprises

« Cela » désigne, pour reprendre les termes du sujet de dissertation proposé par Revel, « les compromissions et la collusion d’une série de journalistes et de patrons de presse, dont vous-même, avec les élites politiques ou économiques ». Ce qui, somme toute, ne concerne qu’un tiers du film. Passons.

La preuve que « cela » n’existe pas ? Apprenti prestidigitateur, Joffrin transforme la « collusion » en « assimilation » et, contrairement au film, entretient la confusion entre l’escouade des médiacrates et l’ensemble des journalistes : « Faut-il assimiler les journalistes et les patrons de presse aux dirigeants qu’ils interviewent ou qu’ils fréquentent ? C’est absurde ! » De qui parle-t-il et que font-ils ? « Ce n’est pas parce que des journalistes côtoient, rencontrent, fréquentent, dans le cadre de leur travail quotidien, des industriels ou des dirigeants politiques, qu’ils sont pour autant inféodés à ces derniers. » Qu’importe si ce journalisme de fréquentation inscrit ses bénéficiaires dans un cercle étroit où se cultivent des différences qui ne touchent pas à l’essentiel ! Qu’importe si ce journalisme de fréquentation prétend se confondre avec le journalisme d’information ! Qu’importe si se trouvent ainsi amalgamés les préposés aux commentaires et des journalistes politiques qui, quoi que l’on pense de leur travail, sont spécialisés dans le « suivi » d’institutions et de formations politiques particulières : Joffrin, refondateur de la gauche, parle pour tous !

La « série de journalistes » devient peu à peu « les » journalistes, et ce n’est pas fini. Car Laurent court après son idée comme un chiot après un os qu’il aurait lui-même lancé. Il finit par englober toutes les rédactions, pour les protéger d’une critique qui vise les hauts dignitaires dont il fait partie. « Il est idiot de penser qu’ une profession est aux ordres quand elle ne fait que son travail. » Ce qui est idiot, c’est tout simplement de nous prendre pour des idiots. Mais ce qui est idiot n’en fini jamais de l’être : « Que de clichés et d’amalgames... C’est méconnaître les fondamentaux de ce métier. Et c’est surtout mépriser des rédactions entières […]  » De sa « réfutation » de la critique sans mépris du petit monde de quelques dignitaires, Joffrin, qui ne veut rien en savoir, est passé à celle du prétendu mépris des « rédactions entières » : ce qui est méprisable, c’est d’imputer ce mépris à un film qui est consacré exclusivement aux chiens de garde de l’ordre médiatique et social existant… qui prétendent du même coup au rôle de chiens de garde de « la profession ».




Bande Annonce du film de Gilles Balbastre

Méprisables mépris

Mais qu’ont-elles fait, ces « rédactions entières » dont Joffrin se proclame le défenseur ? Elles « ont acquis au fil des décennies leur autonomie et leur indépendance ». Leur indépendance face à des patrons de presse qui ont privé les sociétés de rédacteurs (au Monde et à Libération, par exemple) de tout pouvoir sur leur entreprise ? Leur indépendance face à des responsables de la programmation audiovisuelle dont les journalistes dépendent indirectement ? Leur indépendance face à des chefferies éditoriales qui vident les conférences de rédaction de tout pouvoir sur l’orientation globale de l’information, comme on peut le vérifier à TF1 et à France 2 ? On se demande bien alors pourquoi, par exemple, les syndicats de journalistes exigent que les rédactions soient dotées d’un statut juridique.

Méprisable mépris de Joffrin pour des rédactions qui résistent encore pour maintenir une très relative indépendance et pour les syndicats de journalistes qui, jour après jour, s’efforcent d’obtenir de nouveaux droits. Méprisables mépris de Joffrin, non seulement pour les réalisateurs du film, mais surtout pour les dizaines de milliers de spectateurs qui l’ont vu et auxquels il s’adresse en ces termes : « Vous aurez toujours des gens pour fantasmer. Pour vous expliquer que le monde des médias est une planète opaque, avec sa boîte noire et ses complots sous-jacents. Et que les patrons de presse constituent une oligarchie à la botte des puissants. Bref, que tout est pipé, que tout n’est que complot. » Il ne manquait plus que la méprisable accusation de complotisme : Joffrin, à court d’idées, ne pouvait pas la manquer !…

… Avant de s’offusquer, en guise de conclusion : « Tout cela est insultant pour la profession de journalistes et ne mérite pas que l’on s’appesantisse, car c’est là le signe d’une méconnaissance totale de ce métier et de ses rouages. Ont-ils mis une fois le pied dans une rédaction, les auteurs de ce brûlot, qui font le procès de celles et ceux qui travaillent chaque jour à la fabrication de l’information ? » Ce qui est méprisable, c’est le mépris que Joffrin affiche pour les auteurs et les réalisateurs, qui à l’exception de l’un d’entre eux sont ou ont été journalistes.

Ce qui est insultant pour la profession, c’est de s’abriter derrière le simulacre de sa défense contre un procès imaginaire pour ne rien répondre aux critiques bien réelles contre ses hauts dignitaires. Insultant pour la profession et pour les spectateurs.

Henri Maler

Nota bene Les vitupérations de notre expert en opérations politiques permettent une petite vérification quasi-expérimentale de l’étroitesse du cercle. Renaud Revel, de L’Express, n’a pas apprécié le film et l’a dit haut et fort [2]. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il invita Laurent Joffrin à partager le même point de vue. En l’interrogeant pour Lexpress.fr. Éric Mettout, rédacteur en chef de Lexpress.fr, n’a pas non plus apprécié le film. Et il l’a dit haut et fort. Et que croyez-vous qu’il fit ? Il écrivit qu’il était totalement d’accord avec le point de vue de Laurent Joffrin [3]. Une prochaine fois, Le Nouvel Observateur, invitera Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L’Express… Les rumeurs de fusion entre les deux hebdomadaires sont totalement infondées.


Voir en ligne : Les Nouveaux Chiens de garde et les aboiements de Laurent Joffrin

Messages

  • Comment Mediapart a bâclé son procès du film Les Nouveaux Chiens de garde Henri Maler | acrimed.org | mardi 7 février 2012


    Mediapart en panne d’investigation ? Doublement. Une première fois par omission, puisqu’aucun article de la rédaction n’a été consacré au film Les Nouveaux Chiens de garde. Une deuxième fois, en raison de troubles de la vision. Ceux-ci sont alarmants, comme on peut le constater à la lecture de l’article que Laurent Mauduit, sur son blog, a consacré au film, sous le titre « Le procès bâclé des Nouveaux chiens de garde », et dans lequel il se livre à un procès bâclé contre le film].

    Alternant éloges à peine assortis de réserves (« Indéniablement, il faut donc voir Les nouveaux chiens de garde pour comprendre pourquoi la presse ne fait pas toujours son office ») et condamnation sans appel (« le film est tombé dans un travers insupportable, celui du procès sans nuance »), Laurent Mauduit concède d’une main ce qu’il reprend de l’autre : il admet que le film montre plutôt bien ce qu’il montre, mais soutient qu’il serait gâché parce qu’il ne montre pas tout, et d’abord ce qui intéresse au premier chef Mauduit lui-même.

    De prime abord, on pourrait croire à un simple malentendu. Littéralement. Voici, en effet, ce qu’a entendu Mauduit : « […] tout au long du film, il y a une même simplification qui sous-tend toute l’enquête : il n’y a quasiment pas un journaliste pour racheter l’autre. Ce n’est pas dit de la sorte, aussi brutalement mais cela transparaît tout au long du documentaire : issus des classes les plus favorisées, les journalistes reproduisent le plus souvent le système dont ils viennent. La formule revient donc, en boucle, tout au long de l’enquête  : “Les journalistes, dans leur grande majorité…” ».

    Seulement, voilà ce « petit fait vrai », comme ceux qu’Edwy Plenel invoque souvent, s’avère être un « petit fait faux ».



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